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Publié le par Juliette Mézenc

 

Je suis revenue à moi sur le bateau alors que Yacine faisait des manœuvres pour accoster sur le brise-lames. Je l’ai observé pendant que je retrouvais peu à peu mes esprits. Ses gestes étaient lents, sûrs et précis. Après avoir vérifié que l’embarcation était solidement amarrée, il s’est retourné vers moi, a souri puis a fait ce geste : une sorte de caresse à distance, sa main remontant  mon bras puis mon épaule… mais c’était aussi une façon douce de me signifier qu’il fallait se lever. Je me suis exécutée. Il était le capitaine.

A deux, tout a été plus simple. On a soulevé le corps pour l’allonger sur le quai de pierre et puis on est partis à la recherche de l’endroit idéal pour l’ensevelir. La lune presque pleine  nous y a aidés, on n’a pas tardé à découvrir un banc de sable sec entre deux énormes blocs de béton. On est donc revenus  vers le bateau, Yacine m’a chargée des deux pelles qu’il avait jetées en hâte dans l’habitacle et il a hissé le cadavre sur son dos. Puis on s’est dirigés tous les trois cette fois-ci vers le lieu de l’enterrement. La lune découpait des rectangles de lumière froide sur les cubes de béton destinés à renforcer la digue et qui, penchés de façon inégale, faisaient penser à une colonne de barbares titubant sous leur propre poids. Sans un mot, nous avons commencé à travailler. Yacine avançait vite et je tenais à ne pas rester à la traine – c’était moi qui l’avait embarqué dans cette histoire – ce qui m’obligeait à dégager des pelletées de sable beaucoup plus rapidement que si j’avais été seule. Conséquence : au bout de cinq minutes j’étais déjà en nage… mais pas question de flancher, cette fois-ci j’irais jusqu’au bout. Lorsque la cavité nous a semblé suffisamment grande, nous y avons glissé celui qui était et resterait pour nous « le clandestin ». Ensuite, nous l’avons recouvert du sable retourné. En prenant notre temps cette fois-ci. Le temps de lui dire adieu. C’était étrange de dire adieu à quelqu’un à qui on n’avait jamais dit bonjour et dont on ne savait rien. Mais c’était nécessaire. Alors on l’a fait. Yacine a sorti de la poche de son jean deux minuscules sculptures, deux torses d’homme, prolongés par la naissance des jambes, sculptés dans des os jaunis à la surface très lisse sous la lumière de la lune. Il les a plantés sur la tombe, au niveau du crâne de l’homme, en guise de stèle j’ai pensé. Enfin, il s’est mis à genoux, a baissé la tête et a fermé les yeux. Alors j’ai ressenti le besoin de dire quelque chose, de trouver les mots qui pourrait nous accompagner, Yacine, le mort et moi. Mais rien ne me venait, quelques bribes de poèmes, des départs de prières… ça n’allait pas, il me fallait un début un milieu et une fin. Une comptine seule ressurgissait avec insistance Pom’ de reinette que j’écartais avec agacement Pom’ de reinette et pom’ d’api  pas de circonstance et puis j’aurais l’air de quoi, devant Yacine en plus, D’api d’api rou-ge, je savais même plus si c’était d’api ou tapis, j’avais toujours entendu tapis mais la logique voulait que ce soit d’api, non ? Alors que la comptine envahissait le vide de mon cerveau, en désespoir de cause, après tout c’était mieux que rien, le silence n’est pas d’or dans ces moments-là, il est de plomb, j’ai commencé à la murmurer Pom’ de reinette et pom’ d’api tapis tapis rou-ge pom’ de reinette et pom’ d’api tapis tapis gris cach’ ton poing derrière ton dos comme Yacine ne bronchait pas, j’ai peu à peu abandonné le murmure pour chantonner la comptine en boucle Cach’ ton poing derrière ton dos si tu veux pas un coup de marteau Pom’ de reinette et pom’ d’api tapis tapis rou-ge Pom’ de reinette et pom’ d’api tapis tapis gris  jusqu’à épuisement du besoin que nous en avions. Le clandestin sous le sable s’est enfin tourné sur le côté en position fœtale, nous nous sommes alors levés pour aller nous coucher, à notre tour, un peu plus loin.

 
Poreuse ?  (2007)

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SYLVIE 24/09/2007 09:21

Alors, ça commence comme un lundi matin et de surcroit un 1er matin d'automne... et puis je lis le début de ce texte, et je continue prise par les mots et les personnages alors que foncièrement on se dit (et je me dis beaucoup) que j'ai pas le temps et qu'il faut que je fasse ci, que j'envois un mail à lui, un fax à elle, ....mais là je suis captivée et la rengaine du "Pom d'Api" me scothce car c'est foncièrement vrai que dans des situations très dures, des refrains improbables et apparemment inapropriées viennent harceler l'esprit... Alors je ne suis ni écrivaine, ni éditrice ni rien dans le monde de l'écriture mais ma sensibilité et mon "potentiel émotionnel" comme un on dit, ont été remués, touchés.Ce roman sera j'espère celui qui permettra à Juliette d'être plus lue, plus connue.... pour le titre, ce que je peux seulement dire c'est qu'il m'évoque les éponges de mer, les pierres ponces et quelque part un petit malaise... est-ce normal ? mais qu'est-ce qui est normal Mademoiselle me répondrez-vous? eh bien, on n'en sait plus rien mais,sachez Vous Mademoiselle Juliette qu'ici on vous aime et vous admire !!!

Claude 22/09/2007 18:10

Allez, hop, au boulot!... et bon courage.... (écrire est une épreuve d'endurance)....

juliette mézenc 21/09/2007 10:22

Je ne sais pas encore où, comment, par quel biais, mais la totalité du texte sera bientôt disponible; d'une manière ou d'une autre, ce texte (Poreuse? = le titre que j'ai retenu, enfin c'est pas définitif mais il me plait bien) il circulera, passera les frontières, laissez-passer ou pas... Et merci vraiment merci Claude pour votre soutien ! 

Claude 20/09/2007 09:33

On a envie d'en lire plus.... les personnages nous sont familiers en quelques lignes, bravo.