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Publié le par Juliette Mézenc

 Je retravaille "Passera passera pas" de façon à rendre la trame narrative plus lisible, je tiens à ce lien entre les tableaux de mots qui sont mon péché mignon. Un extrait  de la troisième partie "dedans", allez c'est parti :


 

 

Mathilde se réfugie sous un rocher. Curieusement, il va veiller sur son sommeil. Elle a peur. Elle a honte. Elle s’échappe par le rêve.

 

 Guillaume est lui aussi enfermé, depuis sa plus tendre enfance. Mais vous le savez déjà. Ce que vous ne savez pas : il a peut-être trouvé une issue. Incertaine. Inhabituelle. Quoique. A suivre.

 

 Jacques va se replier dans sa maison, trop d’émotions. Il se demande en ce moment comment se sortir les noirs de la tête.

 

  

 1


Je suis la sentinelle. Je veille.

Sa peau est fragile, je 1'ai écorchée lorsque sous moi elle s'est glissée. Ce n'est pas la mer qui l'a jetée dans le creux de mon être rugueux. Je vois défiler dans mon ombre les objets les plus divers refoulés par la mer. Cadavres de bouteilles, le plus souvent. Elle, elle ne s'est pas échouée. Elle m'a choisi.

Elle sent moiteur, elle sent douleur. C'est un corps étranger que j'héberge. Je ne sais quoi en penser. J'ai fait un tour dans ses rêves. J’y ai trouvé : une croix à porter, une grande étendue gelée. Je n’y suis pas resté.

Je suis la sentinelle. Je suis de pierre et jamais je ne dors.

Elle s'est blottie contre mon écorce et depuis 121 ans exactement, elle pleure.

Jusque dans son sommeil.

C'est ainsi. Les humains font monter le niveau de la mer.

 

« Ma demeure est baignée de bleu. Je loue le rocher qui m'héberge : il absorbe tout, les bruits environnants, mes vains reniements, ce qui vient du dehors, ce qui part du dedans, il résorbe tout. Ma honte surtout. Et la mer à ses pieds soupire. »

 

 

 

 

 

 

2

 

 

 

 

 

J'ai entrepris de le dérider - longtemps qu'il n'avait pas eu l'occasion de s'amuser, sortir un peu - du bout des doigts d'abord, son aspect de tête de poulet prêt à cuire avait des raisons d'écœurer. Rabougri qu'il était entre mes deux mains grises. Pitoyable et ridé. Un vieillard à qui on aurait demandé de piquer un cent mètres... Faut bien pourtant. J’ai pas le choix : l'Electricité ne me quitte plus depuis l'accident, le Choc... J’y comprends rien mais je constate : plus de ces interstices par lesquels je pouvais voir, respirer aussi, un peu, enterrement total, toute la place prise par l'Electricité. Et ça, c'est tout simplement pas possible. Il faut que je lui trouve une issue, c'est ça l'idée : l'expulser et rester enfin pénard, seul dans ma boîte. Même si ça doit être momentané.

Alors va pour la bonne vieille méthode, éprouvée, attestée. Des années que je l'ai pas employée. Pas envie. Aucune. Vraiment. Même quand l'Electricité me tourmentait: je préférais me laisser grignoter. Mais là c'est plus vivable. Faut me croire. Réflexe de survie sans doute. Quelle connerie quand on y pense, le réflexe de survie ! Allez, au charbon ! Y'a pas d'autres solutions.

Je le prends à pleines mains maintenant, le corps mou et caverneux, plus d'états d’âme, faut que ça saigne ! Le gland glabre apparaît... il est drôle avec ses faux airs d'alien à capuche... et puis cette minuscule mais alors minuscule bouche aux lèvres délicatement pulpeuses... Je croyais les petites lèvres l'apanage des femmes... mais non, moi aussi, je le proclame, moi Guillaume G., j’ai des petites lèvres ! J'AI DES PETITES LEVRES !!!! L'enthousiasme de la découverte se propage électrique aux membres de l'équipe. Il se raidit bien vite maintenant, l'objet de mes efforts. Je fais coulisser fébrile le piston dans le cuivre, le truc trique, je fais coulisser sous ma paume servile, je fais coulisser... mais rien ne vient.

Anne, ma sœur Anne... ? décide de me donner la main, elle me montre son cul qu'elle a bien en chair à force de guetter depuis tellement d'années, aussi je ne tarde à venir et.

Je reprends mes esprits. Il le faut pour vous raconter. Mais je n'y crois pas. Vous n'y croirez pas non plus. Qui y croirait ?

De la verge luisante surgit, toute fraîche émoulue, une forme improbable : un tout petit vélo sur lequel est juché une toute petite femme... qui ressemble à Mathilde. A s’y méprendre.

 

 

 

 

 

 

 

 3

 

 

 

Je me demande bien pourquoi je ne me contente pas de vivre comme les chats : jouer, manger, dormir. J’ai pu les observer ces derniers jours, ils rentrent dans la propriété comme dans un moulin, à leur gré... il faut dire que lorsque je suis revenu chez moi - je me suis réveillé au petit jour, ce matin-là, dans une voiture humide et froide, seule une vieille barque échouée semblait attester que je n'avais pas rêvé . . . mais peut-être était-elle là depuis longtemps ? je n'ai pas eu le cœur de sortir de la voiture pour l'examiner. . . un peu troublé quand même j’ai ri de ma frousse sans réussir à démêler la part du rêve et de la réalité - j'ai eu la désagréable surprise de constater que le portail, la porte d'entrée et la porte du studio s'étaient largement ouverts comme sous l'effet d'un courant d'air... plus de Guillaume… mais des chats, partout, qui pullulaient, j'en ai trouvé qui paressaient sous les bougainvilliers, j'en ai trouvé qui jouaient dans l'escalier, d'autres qui visitaient la maison la queue haute et la mine dédaigneuse, j'en ai trouvé jusque sur mon 1it... Il m'a fallu un temps fou pour les chasser, tout remettre en ordre et réactiver les alarmes. Mais les chats n'ont pas déclaré forfaits, ils revenaient, toujours plus nombreux, ils s’infiltraient par je ne sais quelles failles dans le haut mur d'enceinte qui protège la maison et ses dépendances... Même l'alarme la plus sensible, celle de ma chambre, capable de détecter tout être vivant d’un poids supérieur à cinq cents grammes, ne semblait pas s'en inquiéter davantage. J'ai fini par capituler, plus vite que je ne l’aurais cru, c’est vrai, et je passe maintenant mes journées à les observer. Surtout le gros roux, il est si calme, si présent à lui-même... jouer, manger, dormir… c'est un peu ce que je faisais, avant - je dis « avant » comme si ma vie avait basculé depuis longtemps alors que ça ne fait guère plus de six jours que je ne suis pas sorti, oui, six jours se sont écoulés depuis la nuit passée sur le rivage - sauf qu'au lieu de jouer, je travaillais... c'est le lot des adultes un tant soi peu responsables, non ? Les autres, ceux qui continuent à jouer, on les appelle de grands enfants... des artistes dans le meilleur des cas. J'ai pourtant toujours aimé leurs œuvres, elles me sont nécessaires... mais quand on me demande pourquoi, je suis en peine de répondre. Mes relations, me connaissant un peu, bien peu, doivent penser que je spécule ou bien que j'accumule les toiles et les sculptures pour briller en société, plastronner devant ces dames. Il faut avouer que j'ai quelques belles pièces, notamment celles que j'ai acquises pour trois fois rien alors que j'étais jeune et déjà friand d'art… ou encore ce tableau de Soulages dont le vieux peintre quelques mois avant sa mort m'avait lui-même fait cadeau. Je n'étais qu'un minot que je dévorais déjà ses toiles des yeux pendant que mes parents prenaient avec lui l'apéritif dans son grand salon si sobre, ouvert sur la mer. Non, on ne devient pas collectionneur pour épater la galerie ! Quelque chose d'intime me lie à chacune des œuvres que j'ai patiemment rassemblées au cours de ma vie, avec une accélération nette au moment de l'héritage, cela va sans dire. Oui, j'ai découvert très tôt ce goût pour l'art mais les artistes m'ont toujours paru puériles ou prétentieux... quand ils ne sont pas l'un et l'autre. Je n’aurais même jamais songé à prendre moi-même le pinceau, ayant toujours plus urgent à faire.

Pourtant, ce matin, après une nuit pareille aux précédentes depuis mon retour au bercail, une nuit peuplée de noirs - ils s'infiltrent dans la maison où tous les luminaires sont allumés, comme pour une fête, ils progressent vers ma chambre, les lumières s'éteignent sur leur passage, la nuit progresse dans ma maison, ils sont les éteignoirs, bientôt ils arrivent jusqu'à moi blotti dans un lit qui se fait tout petit, ils envahissent progressivement la chambre de leurs ombres moites, ils se pressent autour de moi, pénètrent par les pores de ma peau blanche, colonisent ma chair avant de s'engager le long de ma moelle épinière, ils vont atteindre le centre névralgique, c'est sûr, il faut les en empêcher, il y a danger, je les entends dire, je les entends dire qu'ils sont prêts à « arracher un à un les nerfs de mon cerveau » jusqu'à ce que je ne sois plus qu'une marionnette entre leurs paumes blanches, je sens qu'il est trop tard, que je ne peux plus leur échapper, je tente un saut de côté et je me réveille au bas de mon lit, ahuri et contusionné – j’ai compris que je ne pourrais plus reprendre ma vie d'avant sans m'être débarrassé de ces hommes qui colonisent mes rêves... Je ne comprends pas cette peur, si encore j’étais raciste ! mais je n'ai jamais eu aucun problème avec ça ! mes vigiles ont toujours été noirs, j’ai même eu un copain black lorsque j’étais étudiant, et puis merde, marre d’avoir à expliquer raconter se justifier, auprès de qui d’ailleurs, je sais même plus, je parle tout seul, juste un vieux réflexe : rendre des comptes, être impeccable, ne pas s’attirer de reproches…

Enfin, ma décision est prise : je vais extirper le mal, tirer les noirs de mon corps et les jeter sur la toile. Après on verra. En espérant qu'ils y resteront, sur la toile.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Laurent Morancé 22/04/2008 10:29

Ce que j'aime dans vos textes ? Leur musique.Merci.

Juliette Mézenc 22/04/2008 14:17



Bienvenue laurent, je suis très sensible à ce compliment, le rythme des phrases me préoccupe beaucoup... alors si "ça tourne" comme me dit un ami musicien, je suis aux
anges !