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Publié le par Juliette Mézenc

enfin un peu de temps pour retravailler et mettre en ligne le texte qui suit et qui inaugure une série encore indéterminée.
Depuis plusieurs mois maintenant, je rencontre des élèves de mon lycée en dehors du lycée, ils me parlent de leur vie, leurs frères, leurs amis, leurs envies et je note à la hâte. Ces notes sont le point de départ d'un texte où leurs voix se mêleront à la mienne, c'est à dire à tout ce qu'elles feront surgir/ressurgir : souvenirs, rêves, bribes d'histoires, réflexions... je m'interdis une chose : le jugement sur ce qu'ils me confient. Autre détail d'importance : tous les prénoms seront changés. Je préfère. Même si beaucoup, après leur avoir expliqué le comment, le pourquoi, me disent qu'ils ne voient pas d'inconvénients à ce que j'utilise leur vrai prénom.
Ce travail répond avant tout à la frustration que j'éprouve à la fin de chaque année : voir partir des élèves que je ne connais pas ou très peu alors qu'on a passé au moins (si je fais un calcul rapide) 192 heures ensemble m'est toujours très pénible, un sentiment d'inachevé. C'est donc pour moi l'occasion de prolonger et approfondir la rencontre qui a eu lieu dans l'année. Voici donc le premier de ces textes.

 

Première voix (extraits)


   En fait, on est beaucoup plus libre ici, l’autorité, ça me démotive pour travailler, quand on me demande rien, ça va, je travaille  j’ai eu Charlène comme élève et je sais la fluidité de son style, son aisance à l’écrit, est-ce un truc propre à ceux qui aiment écrire, cette capacité à travailler pour soi, gratuitement, cette répugnance face au travail auquel on est astreint et cet élan au contraire qui pousse à réaliser à écrire à composer à bosser dès lors que personne n’exige rien, personne pour dire ce qu’il faut faire ou ne pas faire, personne pour menacer, peut-être qu’on en a soupé, justement, et que la coupe est pleine, qu’on me laisse tranquille et je construirai des montagnes, avec des edelweiss et des orages, qu’on me demande des comptes et tout disparaîtra patatra  un autre monde, le collège privé : une bulle, c’était pas la vraie vie.

[...] beaucoup d’esprit de compétition entre les classes au collège le mot est lancé, sur google je lance la recherche : 183 000 000 sites trouvés en 0,12 secondes, imbattable, google, dans la compétition que se livrent les moteurs de recherche, 183 000 000 sites où il est question de « compétition », par curiosité je lance « renoncule » et le résultat ne tarde pas mais : 6 410 pour 0,22 secondes… parce qu’il a fallu les chercher les renoncules sur la toile, dissimulées qu’elles étaient, piétinées par les millions de « compétition », il a fallu les dénicher, les soigner – les pétales de renoncules sont particulièrement fragiles, un rien les froisse, c’est d’ailleurs ce qui fait leur beauté - les rempoter, les dorloter… d’où ce temps, hallucinant, de 0,22 secondes alors que  0,12 petites secondes ont suffit pour dégoter les 183 000 000 sites hébergeant le mot compétition, les profs disaient « ah de toute façon, vous êtes des merdes, quand est-ce que vous allez vous mettre à travailler », l’habitude tout le temps de se faire rabaisser, là-bas, on se rebellait même pas, pendant quatre ans j’ai jamais eu une seule grève, du coup, ici, quand y’a eu le CPE, en seconde, j’ai fait grève tout le temps ! et des bonnes sœurs se dressent aussitôt en bataillon pour diriger ma classe toute entière et puis les autres classes, tout le lycée au final, vers la sortie et vers la rue – la neutralité, le devoir de réserve, les bonnes sœurs ne s’embarrassaient pas de tels scrupules, les cours étaient dispensés par des laïques mais je ne me souviens absolument pas d’interventions de leur part, ni même de leur présence à nos côtés dans ces moments-là - nous, trop contents d’échapper à une après-midi de cours dans les salles au plafond haut, vers la manif qui enfle dans un silence digne mais éloquent, faudrait quand même pas qu’on nous prenne pour des gauchistes sœur Emmanuelle, ça serait le pompon etc… pour se scandaliser de quoi déjà ?  une restriction sans doute de leur liberté à enseigner librement dans les écoles que l’on disait libres, Mitterrand était président à l’époque, une autre époque,  je crois qu’il a dû en rabattre par la suite, qu’il est même à l’origine de l’aide conséquente que reçoivent aujourd’hui les établissements privés sous contrat, c’est ce que j’ai cru comprendre mais j’avoue  que  je n’ai pas cherché à savoir, pas plus que je n’ai su pourquoi j’étais dans la rue ce jour-là, joyeuse dans ma blouse bleue, ouverte parce qu’on n’avait pas le droit… Sciences éco finalement ça m’a bien plu, la mondialisation, comment ça marche…

 

Pour faire changer les choses, si on connaît pas comment ça marche… haussement d’épaules  le prof de philo m’a parlé de science po, au départ je lui ai dit : je veux pas du tout faire ça ! Au début, je voulais faire un BTS… en fait, ça m’intéresse vachement la politique, changer les choses, changer changer reviendra autant de fois dans la bouche de Charlène que rumeur dans celle d’Emma le système de consommation, qu’on arrête de consommer du superflu. Une grande partie des élèves pensent comme moi mais ils se sentent pas concernés…  si on regarde sa petite vie, c’est bon, ça va, il faut regarder globalement… Sinon, moi j’suis assez optimiste, pour l’instant on est jeunes, on vit quand même une belle époque, dans nos pays évidemment, ça va quoi, y’a pas trop à se plaindre, en France, on est dans un pays qui se révolte bien, y’en a qui disent qu’on grogne tout le temps, mais sinon le gouvernement il fait n’importe quoi, tout ce qu’il veut.

 

Ma mère est de droite mais en même temps elle est fière de moi quand je manifeste, elle dit que c’est bien d’être engagé. Ouverture des hypothèses : elle est de droite mais tout au fond, dans les plis intérieurs, elle rêve de barricades de défis à l’autorité de coups de gueule de désordres joyeux du grand soir et des lendemains qui chantent alors… elle vit sa gauche par procuration. Fermeture des hypothèses.

 

L’adolescence, c’est des sentiments qui se croisent, chaque année je me dis « bon, là, maintenant, c’est moi » et l’année d’après je suis encore complètement différente différente, plus âgée, adulte et responsable, mère et professeure, et pourtant si proche de cette phrase dite par une jeune femme de presque 18 ans Pour moi, adulte c’est se ranger, ma mère a fait mai 68 tiens et maintenant elle est comme tout le monde…. Et en plus elle est de droite !

Pendant deux ans, elle a vécu dans une caravane avec un mec, j’aurais pas du tout imaginé…

 

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MARTINE 06/07/2008 21:41

J'avais écrit un petit texte, pour te dire, dans la spontanéité, que ce que tu fais là me touche! et puis, mauvaise manip, tout s'est effacé! Et depuis, j'arrive plus à dire, au plus juste, ce que j'ai écrit dans l'élan.Alors, juste "merci", et aussi pour les renoncules... merci.Vite la suite!En fait ça me touche parce que c'est beau ces voix qui se mêlent, enfin "ça parle", "ça se parle" là où trop souvent les mondes vont en parallèles ou en opposés.... là, ça se reconnaît, ça se re-connecte, ça construit ensemble, ça compose... et c'est ce qui me manque le plus, de sentir que ce monde construit et "com-pose".... accepter aussi d'être enseignée par ses élèves, et reconnaîitre ça, à haute voix dans l'écriture... ça me touche aussi beaucoup.