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Publié le par Juliette Mézenc

Seconde voix (de la série indéterminée dont je parlais récemment)


 

Y se passe pas grand-chose dans ma vie, une vie normale, bon y’a les cours, c’est très particulier les cours pour moi, je me suis retrouvé là, en filière STI électronique,  parce qu’on m’y a guidé, c’était mieux que rien…

 

L’an prochain, il prendra un an sabbatique, il vivra avec sa copine, à Bordeaux, je suis beaucoup au téléphone avec ma copine… je préfère être avec mes potes, elle s’en plaint un peu, l’an prochain je quitte tous mes potes pour un an avec elle, ça rééquilibrera. On parle beaucoup avec ma copine, très tôt on a beaucoup discuté, on a commencé à s’imaginer, si je venais à bordeaux ou l’inverse, je ressors cette photo noir et blanc de nous deux dans la grande pièce de l’appartement bourgeois un peu délabré qu’on partageait avec deux autres colocs. Chambéry. Il fait sombre, une lampe dispense une lumière en arc au-dessus de nos têtes qui émergent du lit. Stephane semble sourire – la lumière n’éclaire que ses bras, un versant de front, une arête de nez, le reste est dans l’ombre  - et ma tête sort à peine d’entre ses bras. Derrière nous, une grande porte ancienne à deux battants, je crois qu’elle donnait sur la seule pièce à laquelle on n’avait pas accès. Notre premier appartement en commun. J’ai 17 ans, chaque journée est une ivresse, le sexe aussi, et le simple fait de lui dire « bonne nuit », le soir, m’enchante plus que de raison, pour rire au départ.

 

J’ai pas porté beaucoup d’attention à la scolarité, j’ai décroché, même quand y avait pas grève, j’ai décroché avant lu dans libé aujourd’hui  « le mouvement lycéen contre les 11200 suppressions de postes à la rentrée prochaine s’amplifie », notre lycée sensible est particulièrement touché et particulièrement mobilisé, les blocus, manifs, pique-niques rassemblant profs élèves et parents s’y succèdent, on partage inquiétudes et salades composées - « n’amenez pas tous des quiches » a lancé sourire aux yeux un de nos leaders syndicaux dont ce n’est pas le premier « combat » - dans une ambiance « bon enfant », notre ministre parle, de son côté, sur les plateaux télé, de professeurs extrémistes… lu un peu plus loin dans le même journal «une cinquantaine de classes de l’enseignement privé dans les cités vont être créées  dans le cadre du plan espoir banlieues annoncé par Nicolas Sarkozy »,  j’avais du mal à me lever le matin.

 

Un peu plus tard, quand il aura fait le point, gagner un peu d’argent, il compte rentrer dans une école pour se former à la 3D… cinéma d’animation, jeux vidéos, films, tout ça l’intéresse, j’ai toujours été un peu là-dedans… mais faudra bouger tout le temps, Paris, Londres, c’est un peu dommage mais si c’est vraiment obligatoire…

 

Sète est une île

 

J’ai un but pour l’an prochain, la première fois que ça m’arrive, entrer dans la vie adulte j’ai longtemps cru qu’ « entrer dans la vie adulte » exigeait de tourner le dos à son enfance. Longtemps j’ai essayé, mais pas vraiment. Au fond je freinais des quatre fers. Je devenais une adulte triste et soucieuse. Et puis, insensiblement, je suis entrée dans une réponse à force lectures insomnies Epicure discussion philosophie questions : les âges comme les couches d’un millefeuille/lasagnes/gratin de patates, plus besoin de s’accrocher, les dents serrées, hochets, hoquets, à mes premières années, elles étaient là

enfance

adolescence

vie adulte

vieillesse

vues soudain comme des strates biologiques qui se superposent et rendent visible le temps. Plus question de lui dire Tchao, à mon enfance, c’était même devenu impossible, elle était là, cachée dans les plis, que je le veuille ou non. Dans la même période, j’ai commencé à écrire.

Et c’est pas fini cette histoire, mon corps plus tard je veux qu’il repose dans la terre et qu’il rejoigne les strates dites géologiques et comme ça, après le point final, l’histoire continuera. Le temps ne sera plus coupé. Il est 17 heures 16 sur mon ordi, j’écris et elle est là, avec moi, la petite ardéchoise aux bonnes joues – le coiffeur avait dit : elle est mignonne cette petite fille, et j’avais répondu, face au miroir : je serais bien mignonne si j’avais pas ces grosses joues… - elle vit dans ma maison, elle m’aide, croix de bois croix de fer, à rester du côté des vivants. Au fond, c’est peut-être cet enfant qu’on appelle ange gardien…

 

Vous pouvez voir là, remplaçant avantageusement les points de suspension, une série d’anges dessinée.

 

Mes parents ont un peu de mal à le comprendre, on m’a souvent dit que j’étais pas responsable, j’aurais dû travailler à contrecœur pour avoir un diplôme… ils m’ont toujours vu comme un enfant qui a besoin d’être surveillé, ma mère entre une fois tous les deux jours dans ma chambre et c’est le bordel un petit peu un petit peu… Moi, je suis toujours en contact avec mes potes, je sais pas si c’est vraiment bien, on se tire vers le bas, avec Victor on se trouve forcément une occupation qui nous intéresse plus que l’école : il parlera de musique, vidéo, informatique  depuis l’âge de 10 ans je sais démonter et remonter un PC, j’ai appris par des erreurs, dépannage informatique : on a déjà un logo, un nom, mais on se bouge pas le cul, par flemme, et puis les gens ont pas trop confiance à des jeunes, surtout les plus agés… J’ai beaucoup appris tout seul, peut-être un atout, j’ai essayé pas mal de trucs…

Entre la musique et ça, ça prend un peu tout mon temps.

 

Entre la musique et ça, ça prend un peu tout mon temps.

 

Cet été, je pars en corse… camping sauvage complet, on va manger les poissons qu’on aura péchés avec mon cousin qui fait de la chasse sous-marine, si j’ai un travail en août il parle alors de sacrifice, il lui faudra rester en France… j’ai déjà pris mon billet pour la corse, je suis entre-deux entre deux eaux lorsque j’écris, lorsque je me réveille, même état de perception, le monde plus proche et plus étrange, et soi plus lent et plus présent dans ce monde plus proche et plus étrange, entre deux mots j’aimerais dire, tant, que mes textes sont des tissus trop denses parfois, mailles étroitement tissées, et la respiration ?, entre deux mon cœur balance, lancine, j’aime bien ça, cette absence de netteté, ces confusions d’avant la séparation des eaux et de la terre ma seule motivation : arrêter ces études qui ne me plaisent pas.

 

Là, je crois que l’entretien est terminé. Mais Mathieu me dit qu’il voudrait me parler encore d’une chose : l’alcool. Qui joue un rôle, l’alcool très tôt, à partir de 10 ans, au passage de la sixième au départ : 3 bières dans une soirée, on dormait dehors, on avait recours à des subterfuges un peu bizarres, plusieurs techniques en fait il m’explique celle du téléphone rouge : chacun dit à ses parents qu’il dort chez l’autre pour dormir ailleurs. J’ai beaucoup bu vers 13 ou 14 ans, le week-end seulement, mais tous les week-ends, c’était violent. C’est venu tout seul le fait d’arrêter, on en a beaucoup parlé avec mes parents, quand j’en suis sorti, pendant ? qu’est-ce qu’ils pouvaient faire ? quand j’y étais c’était plutôt des reproches, je me suis rapproché d’eux à la sortie de cette période. Mon père était passé par là.

 

 

 

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