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Publié le par Juliette Mézenc

Quatrième voix

 

Elle choisit pour pseudo son deuxième prénom, Meyouane, d’origine asiatique dit-elle sans en être trop sûre, ça fait deux ans qu’elle est en France. Avant c’était le lycée français d’Agadir beaucoup de mélange, pas de racisme. Lorsqu’elle est arrivée à (nom du lycée), elle n’a pas compris : ici les groupes arabes restent ensemble… Les maghrébins en France restent sur une culture traditionnelle et au Maroc c’est plus comme ça, ça s’est modernisée.

Sur la plage à Larache, dans les médinas, sur la route entre Fès et Béni-Mellal, partout, été 2008, nous sommes les seuls blancs. On invente ce premier voyage au Maroc au jour le jour. Stéphane est mal à l’aise de tant de regards sur lui, sur ses cheveux clairs. Le tourisme : pétrole du Maroc ! Mais où sont-ils les allemands les français les espagnols ? On en croise bien quelques-uns dans les hôtels « de très bon à bon marché » du guide mais dans la rue, envolé le touriste, absorbé dans la foule dense, jeune. On finira par comprendre que le tourisme se concentre l’été sur Agadir ou la côté méditerranéenne.  

 

Là-bas, ils s’en foutaient des cours, tout le monde prenaient des cours particuliers de toute façon, c’était le bordel… épouvantable, ils convoquaient les parents,  y’avait des pots de vin et ça continuait. Elle me raconte, pour que je comprenne : j’ai vu la personne piquer mon portefeuille, je l’ai vu et le proviseur : on ne peut rien faire… après on a compris : le voleur c’était le fils d’un colonel. Un élève au début de l’année : madame, y’a pas moyen à l’oral de glisser un petit (frottement du pouce contre l’index), moi (sourire amusé): impossible, les profs sont incorruptibles ! lui (sourire rusé) : vous peut-être… mais…

 

A (nom du lycée), c’est un peu compliqué, au début les magrébins essayaient de me ramener dans le groupe - je suis pas musulmane, je crois en dieu mais j’ai pas de religion - quand ils ont appris que je faisais pas le ramadan, Abdel au Maroc cet été nous raconte que pendant le ramadan il ne touche pas à sa pipe de kif… et ça te manque pas trop ? signe de dénégation du croyant et sourire tendrement moqueur de Leïla qui baisse la tête et laisse échapper : un petit peu plus énervé, quand même… nos rires alors, toujours des rires dans cette maison de la médina, dans la cuisine surtout, ils m’insultaient… un jour je me suis un peu pris la tête avec des jeunes, l’un deux m’a tiré les cheveux dans le bus, le chauffeur s’est même pas arrêté, tout le monde gueulait… Plus tard je l’ai rencontré : ça t’empêche de dormir que je fasse pas le ramadan ! Il était tout seul, y’avait pas ses amis, on a commencé à discuter…

Depuis, même ses potes, tout le monde me dit bonjour.

 

Son père est musulman, sa mère chrétienne, on nous a jamais imposé quelque chose.

 

Toute petite, je me mettais au milieu de mes parents pour les séparer, ma mère disait rien. Moi, quand j’ai quelque chose à dire, je lui dis. J’ai vu trop de choses, je supporte plus de ne rien dire. Au point où j’en suis, ça me fait plus peur. Elle m’impressionne. Meyouane me confiera aussi que lors d’un récent séjour au Maroc elle a osé poser cette question « pourquoi tu battais maman ? ». Autre épisode : deux ans plus tôt, alors qu’elle manifestait son désir d’étudier en France et face au refus de son père, elle avait eu ces paroles « tu préfères que je sois malheureuse au Maroc et près de toi plutôt qu’heureuse en France ? » Il avait acquiescé. Mais finalement suite à un chantage de la mère et la fille réunies « tu payes la pension alimentaire ou je pars », il la laisse partir.

 

Dès le début, y’avait une résistance, il sentait qu’il arriverait pas à me tenir.

 

Une fois j’ai réussi à lui faire dire « je t’aime ».

 

J’ai l’impression que je tiens rien de lui. Il me dit « t’es le portrait craché de ta mère », c’est dur.

Elle baisse la tête.

 

Elle veut plus tard monter des projets, dans le développement, l’humanitaire, voyager, voir les cultures, les gens… je veux pas avoir d’attaches. Je veux monter les projets les plus durs, ceux dont personne ne veut. Sur Agadir elle a déjà travaillé dans une association d’aide aux « petites bonnes ».

 

En semaine elle est maitresse au pair je la fais répéter plusieurs fois, je comprends maitre expert ! on rit, ça fait du bien… tout à l’heure, les larmes nous sont montés dans le corps, doucement,  on n’a pas vraiment cherché à les retenir, c’était quand elle évoquait son père ou bien son avenir, je sais plus très bien, tout se brouille. Je suis restée un long moment sans prendre de notes, à l’écouter, à lui parler aussi. Que ces lignes soient lues un peu beaucoup passionnément pas du tout, la marguerite et l’espoir fou, je m’en fous, passé l’âge, j’atteins mon but à chaque rencontre : rencontrer − v. tr. Se trouver en présence de.

Je m’occupe de 12 filles, je remplace les surveillantes quand elles sont pas là, elles me parlent de leur problèmes et je leur parle aussi de mes problèmes et elles me font confiance, y’a tellement de cas à l’internat… Quand on regarde autour de soi, y’a toujours pire ! A l’internat ils respirent, alors que chez eux ils sont obligés de s’écraser pour pas créer de conflits.

 

Les premiers jours, quand tu poses la question : « pourquoi t’es à l’internat ? »,  la réponse, celle que tu entends le plus souvent : « Moi quand je suis chez moi, j’ai l’impression de pas être chez moi ».

 

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