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Publié le par Juliette Mézenc

Sixième voix (version complète et légèrement remaniée)



Lena cherche longuement un pseudo, elle voudrait
quelque chose de noble, beau, et gracieux… Anne ? Plus tard, elle m’envoie un mail – émaillé de ces caractères spéciaux qui viennent parfois étrangéifier nos échanges sur le web : après mûres réflexions, ce sera Lena, un des prénoms les plus courants en Russie.

 

J’aime les livres avec beaucoup d’adjectifs, on s’enrichit, avec du vocabulaire, c’est pas de la lecture comme ça quoi… (geste du bras pour illustrer et appuyer le « comme ça » que je traduis par : gratuite).

 

Qu’est-ce qui « fait » littérature ?

 

Ma vie à Joliot : que des bons souvenirs… trop de liberté nuit aux élèves, j’ai beaucoup baissé au niveau des notes, j’y retourne pas l’année prochaine.

Sinon, ma vie est ordinaire, pas des choses très croustillantes.

 

En Russie, j’ai vécu des choses qui m’ont beaucoup perturbée… J’étais amoureuse d’un garçon Sacha, très cruel, très méchant, un amour à sens unique, un garçon très très beau mais vraiment avec un caractère horrible ! Un conte s’ouvre ici pour moi, avec son sésame. Il était une fois une poupée. Pas une de ces poupées anciennes au visage de porcelaine – le contraste entre le corps, mou, et le visage, dur et délicat, déroute voire inquiète – pas non plus une poupée de son ou de chiffon que l’on malaxe en sortant de l’école – la maîtresse elle est méchante, je préfère encore Baba Yaga, c’est décidé : ce soir je pars dans la forêt ! Non. Une poupée comme un noyau. Minuscule et solide. Une de celles que l’on trouve lorsqu’on a ouvert le ventre de toutes ses grandes sœurs. La plus petite, celle qu’on n’attend plus, se disant : c’est pas possible qu’il y en ait une autre, plus petite encore… Un condensé de poupée. Une poupée condensée. Comme on voudra. Russe dans tous les cas. Un plaisir : la faire rouler au creux de la paume, éprouver sa densité en l’écrasant doucement contre le gras de la paume.

Elle appartenait à une fille unique, orpheline de mère, qui s’appelait Vassilissa la Belle. Décrire sa beauté : personne ne s’y est essayé. Au début je le détestais, j’aime bien tomber amoureuse de ceux dont je sais que je vais pas les avoir facilement, je me suis jamais sentie belle dans ses yeux.

 

J’attire beaucoup le regard des garçons, ça suscite la jalousie des filles… c’est un peu l’enfer, le regard des gens est péjoratif … toujours des pensées mauvaises… j’ai l’habitude… La « socquette blanche » puis le « noyau de prune encore scintillant de fraicheur » surgissent aussitôt. Ils s’imposent malgré mes réticences. Et pourtant je n’ai jamais lu Nabokov. Je pars à la recherche d’indices. A la suite du narrateur sur les traces de Lolita. Ils sont là, la socquette et le noyau, disposés sur le chemin de celui qui visite, du bout des yeux, cette maison si sombre… Où a-t-il la tête, lui qui enregistre machinalement les indices de Sa Présence sans les identifier, déjà occupé de l’horaire de train du retour. Le petit poucet apparaît enfin dans la verdeur du jardin : « une longue vague bleue roula sous mon cœur et là, à demi-nue sur une natte inondée de soleil, s’agenouillant et pivotant sur ses jarrets, je vis mon amour de la Riviera qui m’observait par-dessus ses lunettes noires ». Flash back sur l’amour de la Riviera, plus précisément sur les marques crénelées que l’élastique de son short sur sa peau a laissées. Son nom de scène : Lolita Première. Plus loin, cette phrase, racine de la fascination : « Les vingt-quatre années que j’avais vécues depuis se fondirent jusqu’à n’être plus qu’une flammèche imperceptible, qui palpita un instant et s’éteignit ». Consumation instantanée des années, retour pour cet homme défait aux premiers battements du sexe. Bougements obscurs et violents. Entre les cuisses jeunes, un monde s’ouvre.  

Les garçons genre arabe me disent « t’es bonne » des trucs comme ça.

 

J’ai un caractère un peu difficile, super explosif, je suis un peu meneuse de groupe, commandant en chef. Toutes mes copines elles me suivent, c’est pas ma faute.

Petite, j’étais la terreur, le petit monstre, je me battais tout le temps. Etre la commandante, celle qui dirige, j’aime bien.

Le prince Mychkine traverse mon cerveau puis « la salle puis l’antichambre pour gagner sa chambre par le corridor ». Quelque chose l’arrête devant la porte de sortie : la sonnette « probablement dérangée » s’agite muette.

Un corps qui s’enfonce dans l’eau et dont on ne voit que les bras qui s’agitent.

Derrière la porte : Nastassia Philippovna. Yeux fiévreux, ton péremptoire… une femme qui a du caractère - pour dire vite et mal. Méprise sur la fonction de celui qui se trouve là, par hasard, dans l’entrée. La pelisse glisse : « Qu’est-ce que c’est que cette idiot-là ? » et le prince empêtré, incapable de donner son identité, indiquer sa qualité. Sa luette de prince un tantinet dérangé s’agite s’agite sans qu’aucun son ne sorte. Il sourit et à ce moment-là : je l’aime, je le prends tel qu’il est.

Deux corps qui s’enfoncent dans l’eau et dont on ne voit que les bras qui s’agitent.

« Efforts désespérés » écrit Dostoievski à propos de la sonnette. Qu’est-ce que je leur en ai voulu à ces deux-là de ne pas savoir s’aimer, efforts désespérés mon œil, dérangés ça oui ils l’étaient ! Je les aurais battus jusqu’au sang, fessées pour le prince, fouet pour Nastassia.

Vous reprendrez bien un petit rôti de tragédie ?    

Vous imaginez les hivers longs, à la campagne, sous la neige ? Ma grand-mère vit dans un village à une heure de Moscou, elle a une retraite très très basse… mais elle a l’eau courante. L’été, le soir, tu peux sortir en pyjama, personne te dit rien, on fait le tour du village…

Vous pouvez pas savoir ça me fait tellement de bien, tellement différent d’ici moins de pression peut-être, me murmure le pyjama, pas mieux ni moins bien, quand je reviens je suis un peu changée à chaque fois.

 

 

Je suis un peu calculatrice, j’aime bien faire ça, les stratégies, c’est plus fort que moi.  Cette main que saisit Julien : son obsession. Madame De*** il la veut. De dieu ! C’est nouveau, c’est beau, il me le FAUT ! clamait ce matin la vitrine d’un grand magasin zin zin. Sacha, c’est le diminutif d’Alexandre… Pour cet été, je me suis fait un plan dans ma tête, je suis jamais arrivée à l’obtenir : je vais le mettre en confiance…

Je le fais avec tout le monde, c’est un peu manipulateur, c’est pas méchant. Là-bas, je me fais belle, lui est froid, distant, ça me travaille beaucoup.

 

Par rapport à l’école, au lycée, pas grand-chose à dire… sauf le sol de la cour, défoncé, je me pourris les talons à chaque fois que je marche dessus.

 

Je suis très très ambitieuse, c’est très important dans ma vie, j’ai très très peur de rater ma vie. J’aime pas perdre, j’aime foncer, j’ai peur d’échouer dans ma carrière, je serai jamais dépendante d’un homme, ça c’est quelque chose que je ne supporte pas. Julien tapa du pied sans presque s’en apercevoir. Sa position, dominante, l’euphorisait au point de faire disparaître de son  champ de vision les nombreux touristes assemblés sur le belvédère en forme de poire de la rutilante et toute récente Freedom Tower. Et quand bien même l’auraient-ils vu taper du pied comme un gosse, quelle importance ! L’immeuble vacilla très légèrement sur ses fondations. Il faut dire que le building avait été conçu sur des bases extrêmement souples – « en accordéon » avait tenu à préciser l’archi soucieux de communication… en ces temps-là, les peuples étaient inquiets  – de façon à ce qu’il puisse se coucher à l’approche d’un objet non-identifié, plus précisément – chacun avait bien sûr en tête des images encore très nettes – à la vue d’un Boeing mal intentionné. D’où la régulation, extrêmement précise et encadrée, de la circulation des travailleurs et touristes à l’intérieur de la Freedom Tower. Des agents de sécurité baraqués y veillaient. Pas question de sortir des couloirs délimités par des rubans blancs et rouges que l’on déplaçait en fonction du trafic, des heures et des saisons. Un hélico passa, tournoya un moment en contrebas. Demain, Julien ne se déplacerait qu’ainsi. Il le savait, n’en doutait pas un instant. C’était sa destinée.     

C’est difficile de réussir en France, les postes sont déjà pourvus…

Je vise le meilleur tout en sentant que c’est pas sûr que je m’épanouisse, ça m’est arrivée de pleurer juste pour ça, la peur d’échouer… Président de la République, c’est bien tentant mais faut bien faire autre chose avant…

 

Ma mère, elle me dit : on dirait que tu es née dans une famille de princes ! J’ai des goûts extravagants, un peu princiers, j’aimerais vivre dans un château avec mes domestiques. Le rouge, c’est ma couleur préférée.

On croit que c’est les hommes, on fait croire aux hommes que c’est eux qui contrôlent tout mais y’a toujours une femme derrière qui manipule.

 

Je préfère de belles lectures vous voyez, pas la littérature d’aujourd’hui, celles où on voit que l’auteur fait beaucoup d’efforts pour écrire, les phrases sont belles. Lena m’a projetée avec force et précision vers de « belles lectures ». Avec rapidité, sans beaucoup transpirer – j’espère qu’elle ne m’en voudra pas –

je m’en suis emparée pour fabriquer quelque chose qui pourrait s’appeler de la littérature. Est-ce qu’elle est « d’aujourd’hui » ? Est-ce qu’elle est « belle » ? Et selon quels critères ? Une chose est sûre je te l’assure : avec ma tendresse, avec mon corps, avec mon énergie, avec mon manque d’énergie, avec notre monde, nos vies, avec le crack boursier et ma chatte Slyfa qui a des yeux bleus et des allures de diva, avec ma voisine junkie qui crie la nuit et le bruit des voitures qui passent en bas dans la rue, avec toi, avec le brouillard de ce matin, j’ai écrit.

 

Je ressemble beaucoup à mon père, il était coiffeur, très apprécié par les femmes, doux et pacifique… il est décédé l’an dernier, ma mère m’a dit : sors du bain et prépare ta valise, on part en Russie. Il était difforme, je l’ai pas reconnu, j’ai pas pleuré, au fond de moi c’est pas sorti, un choc, tellement un gros choc j’ai rien dit, j’ai pas pleuré, pas de grosses larmes… dans mon esprit il est pas mort, j’ai l’impression qu’il est vivant.

 

Peu de filles sont vraiment ambitieuses. Une fille très… pas jolie mais bon c’est pas vraiment important, m’a dit qu’elle voulait être instit dans une école maternelle (regard et gestes d’incompréhension face au désir de cette fille, brillante et qui pourrait prétendre à « mieux »)… Prof dans un lycée ça c’est intéressant… moi bon j’aime pas trop les enfants, leur regard qui te pénètre, je me sens un peu déstabilisée.

 

J’ai besoin de changer, de voyager, de changer d’air, de fréquentations…

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