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Publié le par Juliette Mézenc

Septième voix (version complète et remaniée)

 

 

 

 

A la médiathèque.

 

 

 

Ma vie, je sais pas quoi vous dire, elle est normale…

 

On se dispute beaucoup, chez moi c’est trop petit, y’a pas de vraie séparation de pièces, ça fait qu’on se dispute tout le temps.

Pas comme chez Lucie, c’est clair, chez elle je me dis : purée, j’aimerais bien avoir sa maison…

 

On a beaucoup de terrains au Maroc mais là-bas y’a pas de loi, on est en conflit avec le maire, là-bas s’il veut votre terre il vous la prend… l’orée d’un bois de chênes… ma maman y chante, écoutez : ce petit chemin qui sent la noisette… tout me revient, l’air et la chanson, le sous-bois aussi, des pervenches y luisent, dégringolent et ça fait une rivière très verte et très vivante au pied des troncs noueux, secs, on y casse-croûte aussi, de vieilles dames s’arrêtent souvent sur le petit muret qui fait banc et retient la terre du champ qui touche la forêt. De l’autre côté : le vieux murier, il fait des mûres blanches et papa veut le couper. Maman non. J’y suis revenue très souvent en rêve, bien éveillée, le cœur battant trop fort la nuit, pour le bercer. Le coucou chante tout le temps que je m’y trouve. Je m’y trouve. Bien. Ils me la prendront pas cette terre, pas possible, plus possible, elle est moi cette frontière entre le champ et le cœur du bois, j’y vais quand je veux à n’importe quel moment de la nuit sans lune. Un peu plus haut dans les chênes, il y a des ruches maintenant vieilles et vides, mais c’est une autre histoire on paye des avocats et tout ça alors qu’on touche pas grand-chose, ça fait qu’on arrive à rien Shéhérazade ouvre des mains vides.

Quand on me voit, je souris tout le temps, on dirait pas que j’ai des soucis…

 

Quand j’étais petite, mon père il était alcoolo, mon père il était très violent, au milieu de la nuit il venait nous donner des coups de poings. Je me roule sur mon lit et sous le martèlement des poings de mon père, je me dis que ça fait pas si mal, je roule, lui échappe et revient à portée de ses poings, je me roule sous ses poings. Il faut dire que tout à l’heure dans la cuisine je l’ai traité de connard. Et de la cuisine au lit, il n’y a qu’un couloir.

 

Elle raconte ensuite un « kidnappage » : j’étais petite, dix ou onze ans, je faisais à manger, elles m’ont dit de monter, j’avais pas peur, elles me rassuraient, elles m’ont mises en foyer, deux ou trois mois, avec des sœurs… chrétiennes. On faisait la prière, elles nous habillaient, on avait un uniforme. La flaque de pipi sous le jean de soizic s’agrandit, on a 16 ans et on rit de plus belle, assises, contre la porte de la chapelle. Sous cape, tout de même. Si la mère supérieure venait à se douter de quelque chose, fini la rigolade… Tiens, j’ai envie. Ma mère est revenue et pour que je sorte, il fallait que je mente, que je dise que c’était pas vrai tout ce que j’avais raconté, mon père, tout ça… ils m’ont convoquée à la police, presque toute une journée, mon père il m’en voulait, il m’insultait.

 

Une femme passe, très belle, cheveux courts et gris, presque blancs. Longtemps qu’elle travaille dans cette médiathèque.

Une femme passe, ses cheveux coupés courts sont presque blancs.

 

Et après on est venus en France, mon père était vraiment saoul, on est partis sur un coup de tête, on a pris le bateau à Malaga, mon père était vraiment saoul, mon oncle devait nous loger, mais il était pas là. On est partis dans une mosquée, logés chez l’imam, mon père est parti à l’hôpital, avec plein d’alcool dans le sang, nous au foyer Santa Rita. Mon père, après, il est retombé dans l’alcool, il venait devant le foyer, il criait. On sortait la journée avec lui. Un jour on est restés dehors parce qu’il voulait pas qu’on y aille. C’était la première fois que je dormais dehors comme les clochards dorment dehors. Je me rappelle qu’il y avait des arbres… Je me rappelle qu’il y avait des arbres… des sapins. Aucune végétation en dessous, une immensité de ces troncs rectilignes au branchage bas et nu, désolé. Je traversais vite cette première forêt parce qu’elle me rappelait trop celle où les hobbits croisent pour la première fois brrrr les cavaliers sans visage mais aussi parce que j’avais hâte de rejoindre la deuxième forêt, ses bouleaux blancs : troncs argentés l’hiver, feu d’artifice de vert tendre au printemps, par-dessus nos têtes levées. Je hâte tu hâtes elle hâte. Mon oncle nous a accueillis chez lui à Frontignan puis on est repartis à Toulon, six mois dans une chambre d’hôtel, je crois qu’elle faisait ça : geste de la main pour désigner un espace réduit. On est revenus ici, mon oncle avait trouvé un appartement et on est venus ici et puis voilà. Mon père il a replongé dans l’alcool et il me battait, comme d’habitude quoi, là j’étais grande quand même… y’a que le grand qu’il tapait pas parce que le grand il pouvait pas, il se rebelle.

 

On est une famille assez dissipée, on est une famille sans être une famille.

 

J’avais tout raconté à l’assistante sociale et ma mère m’a dit  de dire que c’était pas vrai, elle m’a crue la femme que c’était pas vrai. Tu l’as cru patate crue ! Moi qui suis si crédule, qui croit tout ce qu’on me raconte, toutes les histoires, je me soigne pourtant – je m’astreins à l’écoute régulière des discours politiques et je mesure soigneusement l’écart qui les sépare de ce qui se passe « sur le terrain », ça aide –  mais bon, je l’aurais peut-être cru moi aussi… Qui croire ? Que croire ? Un mensonge = le songe de l’élève qui ment pour protéger/pour obéir/pour se défiler/pour révéler quelque chose de difficile à dire, alors on agite le mensonge comme une cape rouge pour attirer et dissimuler, alerter et cacher/pour faire son intéressant/pour exister… Tant de motifs qui forcent à la prudence devant les confidences ; le meilleur détecteur de mensonges reste l’intuition. Depuis la troisième, il boit plus, là il a sa retraite.

 

On fait pas des trucs que les familles font. Une vie de merde, quoi. Elle rit.

 

J’ai toujours voulu travailler parce que quand je voyais ma vie, comme ça… En Espagne, tout ce que j’avais appris, je l’ai perdu, ça m’avait traumatisée, j’ai dû tout rattraper, je venais tous les jours ici je lève la tête et automatiquement mes yeux quittent les déclinaisons de latin. Un bruit m’a alertée. La salle de travail est si calme dans la lumière qui la traverse. Une salle toute en longueur, une longue barque à ciel presqu’ ouvert. Devant moi une ouverture qui donne sur la grande cour centrale et par delà sur l’autre aile du bâtiment, celle qui accueille les livres pour enfants. Sur le toit des ouvriers marchent. C’est le mois de mai et ils travaillent là-haut, au-dessus de nos têtes. Ils disposent des tuiles au-dessus de nos têtes penchées. J’en perds mon latin.

En sixième, j’étais devenue une racaille, je me battais avec tout le monde, même avec les garçons les plus forts, j’avais peur de personne, j’imposais ma loi, je faisais n’importe quoi.

En quatrième, j’ai explosé toutes mes moyennes, j’ai vachement travaillé, je venais à la médiathèque tous les jours, je retrouve mon latin et ses déclinaisons rosa rosa rosam rosae rosae rosa qui glissent en tuiles, se chevauchent, me font un toit aux grandes avancées templum templum templum templi templo templo, ce rythme rassurant, qui berce, je suis bien dans cette barque aux flancs profonds. Parce qu’ils sont faits du bois des livres. Parce que les plis y sont innombrables dans lesquels se lover et reprendre des forces. Mes flancs les miens se sont ouverts le 27 janvier 1995, il y a plusieurs mois maintenant, l’enfant est né mais pas la délivrance que j’attendais, le mal a empiré. Quand le médecin a dit au psychiatre au téléphone : « perte de la notion de l’espace et du temps» j’ai ressenti un bref soulagement, oui, c’était ça, le néant avait un nom : « perte de la notion de l’espace et du temps », et si le médecin l’avait repéré, si bien formulé, aucune hésitation dans sa voix, c’est que le mal était identifiable, répertorié, connu et vécu par d’autres, consigné dans des carnets, manuels, encyclopédies, certainement dans un de ces lourds tomes qui encombrent les cabinets médicaux et dont on se demande si les praticiens les utilisent vraiment ou s’ils servent juste de décoration, un peu comme les œuvres incomplètes France loisir de Balzac ou Zola dans la maison des grands-parents.

Mes flancs en mai 1995 sont encore loin de s’être refermés. Et sur mon dos un écriteau : Attention chantier ! Ici, on reconstruit sa maison.

 

Je cherche pas après les garçons,  s’il veut venir, il vient, s’il veut pas ben tant pis, je suis jamais sortie avec personne, soit ça m’intéressait pas soit j’avais peur.

J’ai un sacré caractère, je me laisse vraiment pas faire, un sacré alors là, mon dieu ! Plus je grandis plus je m’adoucis, fallait me voir en sixième, je cherchais la merde de partout, je partais comme les jeunes que je vois dans la rue, c’est grâce aux études que je m’en suis sortie parce qu’après je me suis accrochée, plus je travaillais plus je me sentais bien, la médiathèque je la connais très bien… Ou son bateau, sa galère peut-être, mais la sienne, pas celle où les autres vous embarquent de force. De faiblesse plutôt, la faiblesse qui pousse l’autre à vous embarquer de force dans sa galère, parce qu’il a besoin d’un nègre pour la faire avancer la galère, le courage lui manque, la force d’affronter les éléments lui manque… alors on embarque son enfant.

 

C’est comme si tout ce que j’ai appris quand j’étais petite s’était envolé.

 

Y’a Karim, Samir aussi, on rigole tout le temps avec lui, et Yacine aussi, la prof de danse elle dit que c’est ma maman, je suis là, je tiens son pantalon et dès qu’on commence le cours je le lâche, comme chez moi j’ai pas d’affection… Moi mes profs je les ai toujours adorés.

 

Chez nous, c’est vraiment pas pareil que les autres filles que je connais, les filles elles ont pas trop le droit de prendre un garçon, sortir avec un garçon, c’est hors de question. Inventer des stratégies pour parler aux garçons : lui il marchait devant et moi je marchais derrière et on se parlait comme ça, on se faisait des petits signes, dès que j’arrivais vers lui, je lui disais « avance, avance » et lui pareil « recule », au garage y’avait plein d’arabes, ils nous ont regardés, l’air de dire « c’est pas bien », toujours le truc de la réputation, y’en a plein qui m’ont demandé, j’ai dis non à tout le monde, mon frère il est fier les regards croisés tissent une étoffe qui m’étouffe, je vois Shéhérazade sourire dans une lumière crue, sous des yeux qui jamais ne s’éteignent, quand je lui parle journal intime elle me répond : pas de chambre à moi, où je le mettrais ? Celles qui sortent avec les garçons c’est des putes, tous les jeunes disent ça, quand vous êtes habituée vous pensez pareil qu’eux parce que ça c’est le bien, ça c’est le mal et parce que tous les grands ils pensent comme ça vous pensez pareil qu’eux parce que ça c’est le bien, ça c’est le mal et parce que tous les grands ils pensent comme ça.

 

Les plus beaux mecs se sont tapé toutes les filles, mais nous on s’est préservées. Les plus beaux mecs, quand ils cherchent à se caser, ils cherchent une fille sérieuse. C’est ce que je vois moi.

 

Et sortir avec un garçon qui ne serait pas musulman ? Moi je suis pas raciste, mais un français il comprendrait pas, on peut avoir plus confiance avec un garçon arabe parce que lui il sait comment ça se passe, les musulmans se détournent d’elle dès qu’il voit passer son grand frère, font semblant d’être occupés ailleurs, les français cette liberté là, on peut pas leur enlever.

Tu dis « les français » pour désigner ceux qui ne comprendraient pas mais toi, Shéhérazade, tu es française … c’est juste la culture, on n’a pas de mot pour préciser la culture, c’est par rapport à la religion. En fait chez nous, si quelqu’un ne croit pas on dit que Satan a pris possession de son corps.

« Moi je veux une femme vierge », c’est la conversation de tous les jeunes dans les cités, à la zup franchement c’est comme ça. Nous on se marie qu’une fois, chez nous y’a pas ça « je l’aime plus ou quoi » et après on divorce… non s’il te nourrit, s’il est gentil, c’est toi qui le choisis, elle l’a choisi la fille je précise : choix parmi ceux qui se sont présentés, « c’est le garçon qui vient vers toi », elle a dit oui alors va pas dire que tu l’aimes plus !

 

C’est pas pareil que pour la dissert, je peux vous raconter plein de trucs !

 

Il me dit « l’amour ça vient après », je lui dis non.

 

Je veux faire médecine parce que pour moi ça a l’air simple, il faut juste apprendre en fait, apprendre et appliquer, il faut pas inventer des choses par soi-même, de toute façon y’a pas grand-chose à faire, quand je travaille je perds pas mon temps et je sais que plus tard, j’ai mon avenir assuré, si je travaille j’ai plus de chance de réussir que d’échouer,

 

ça va pas tomber du ciel.

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