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Publié le par Juliette Mézenc

Huitième voix


Si elle veut des vrais mots ça va être compliqué, c’est des mots qui sont même pas dans le vocabulaire français, on invente des mots, c’est pour nous… Kamelia me raconte alors à grande vitesse des histoires de « doigts de pouce », de ventre qui va les bouffer ces doigts de pouce, trop vite pour que je note tout, je saisis quelques mots et surtout le regard qui pétille, Kamelia ki vit ki va zi va, si vive k’elle me fixe, là, sous son regard qui lance plein de petits klous dorés et j’ai envie de lui dire mais j’ai pas le temps : les « vrais mots » on s’en fout Kamelia du moment que c’est des mots vrais.  

 

Ces trois années, c’était vraiment les meilleures ! J’ai une petite bande vers le CDI, là-bas, là où vous me voyez tout le temps… On fait un peu de tout, les garçons ils nous clashent souvent je comprends : ils nous vannent, mais pas le temps de poser la question alors à la maison je googlise et trouve sur le site Le Dictionnaire de la zone, tout l’argot des banlieues : clasher [klaʃe] verbe intransitif. Entrer en conflit, se disputer. Pas tout à fait le sens dans lequel kamelia l’emploie, ils nous disent « les petites, on vous voit pas, vous êtes où ? », ils nous tapent… on passe de bons moments, on rigole, j’ai même eu ça pour mon anniversaire elle me montre le bracelet qu’elle a au poignet.

On est vraiment comme des frères… y’a même un des garçons, je l’appelle « mon fils ». Il est naïf et je suis toujours là pour le défendre, l’encourager. Quand il a besoin d’aide il vient me demander.

 

Il est très protecteur mon père… Devant les parents, y’a un minimum de respect, on va pas rigoler comme quand ils sont pas là.

 

Il - un surveillant - dit que je parle trop fort. Ils nous appellent « les sujets » : à chaque fois qu’il nous donne un mot, on part ! « Vos habits » ? ça y est, nous on est partis, jusqu’à demain on en parle !

On a l’imagination qui déborde qui passe les limites, les frontières, bouscule l’ordre, conteste les limites du territoire qui nous est assigné ddddans l’imaginaire, on s’invente tout le temps des choses. On s’invente des histoires, des vies, c’est notre délire. Ma copine, elle va « partir » elle va partir et puis ça va me donner une idée… et à la fin on a des histoires immenses.

 

Et à la fin on a des histoires immenses…

 

Des fois on se les reraconte. On est lancés par n’importe quoi, ça peut être autant du réel que de l’irréel, quelque chose qu’on arrivera jamais à faire… on s’imagine qu’on est des reines ou qu’on est milliardaires, ce clip sur M6 où une Noire sur fond très blanc d’appartement grand-bourgeois nous regarde, elle a du RnB plein la bouche /ce clip encore où un Noir dans une cuisine design immaculée conception nous lance un regard grave par-dessus ses bras tatoués, le blanc la richesse aspiration de la jeunesse, à ce point-là on n’y arrivera jamais. Moi, j’aimerais faire le métier que je veux, orthophoniste, avoir un mari, mais avoir voyagé, avoir fait des aventures, avoir quelques années de libre avec lui et après avoir des enfants. J’aimerais avoir des souvenirs qui restent gravés en moi.

 

Je demande pas quelque chose de très gros, juste de la joie, une envie de vivre comme je l’ai maintenant.

 

Mon mari dans l’idéal, il est grand, brun, comme moi de mentalité, c'est-à-dire fou ! Il pourrait rigoler… pas trop intelligent parce qu’après je passerai pour l’idiote ! Pas une mère qui soit trop collante…

Un peu comme moi mais grand, pas petit, comme ça mes enfants ils auront une taille normale.

 

J’ai une pile qui est rechargée je sais pas à combien ! je vais aller embêter ma mère, je vais aller me battre avec elle. Ma mère des fois, elle en a marre, elle me demande d’où je viens. Quand je suis triste j’aime pas montrer. Chez moi, on est à peu près tous comme ça, parfois ça nous arrive, y’a baston générale, mon père ma mère… ça peut être sur un débat, un groupe qui est pour un autre qui est contre… on arrive parfois à s’engueuler.

 

 

Je vais au concert de temps en temps avec mes copines dans la salle de spectacles dont elle me parle on a vu ensemble (avec sa classe de seconde) « Slogans » de la chorégraphe Hélène Cathala d’après un texte de Maria Soudaïeva, je me rappelle cette course de relai, le bâton que les danseurs se passent, ça circule à grandes enjambées autour de nous, course contre le temps, ça circule à grandes enjambées, plus vite que la lumière qui fait des fils derrière leurs corps, ils remontent le temps, ainsi, longtemps, et je me dis c’est ça la littérature ce transfert d’énergie pure et je me dis c’est ça l’enseignement cette passation d’un désir, courir sauter échapper explorer inventer se ramasser repartir, mouver plutôt que bouger, être en vie en fait, tout bêtement une fois de temps en temps sachant qu’on est des filles, surtout que ça se finit en baston, y’a les gars de la Paillade qui viennent et qui foutent le bordel… excusez-moi du mot.

 

Je suis très proche de ma mère, c’est ma meilleure amie. La plupart des choses elle le sait, et ce qu’elle sait pas c’est ma cousine qui le sait. Elles me donnent des avis différents, ça me fait réfléchir : ou je fais un remixage mon petit copain Robert – je l’adore celui-là, mon mari le trouve souvent à côté de moi au moment de se coucher, sous ou sur les draps c’est selon, il l’écarte en bougonnant avant de se glisser dans le lit – me glisse que le mot est à inventer et qu’il semble proche de Mixage n.m.  Regroupement pondéré de divers signaux sur un même canal  un peu ce que je suis en train de faire ou j’en prends un.

Grâce à ça j’ai appris aussi à écouter, les gens m’ont souvent dit que c’était ma première qualité.

 

On rêve de nous quatre dans nos rêves, j’ai deux bandes quand je relis mes notes, je vois deux bandes de rêves qui se déroulentavant de réaliser qu’il s’agit de sa deuxième bande d’amis.

On aime bien les jeux, on se fait des gages qui se transforment en fous rires on aurait dit, madame, des alcooliques, on tenait pas debout, les gens ils changeaient de trottoirs !

 

Y’a des moments comme ça qu’on oublie pas, on rigole tellement.

 

Au Maroc, je suis vraiment à l’aise, c’est pas comme ici.

Là-bas, les gens sont plus sociables, ici chaque famille est dans sa maison.

Là-bas, tous les voisins sont dans la rue, tous ensemble, on fait des repas tous ensemble. Les jours de fête, à l’Aïd, y’a pas de petit déjeuner, les gens viennent à partir de huit heures avec un bout de mouton, on se partage en fait, c’est trois jours de fête. Souvent les mères restent à la maison, c’est elles qui reçoivent.

Là-bas, chaque année je fais des rencontres.

 

Ici/là-bas

 

L’arabe, ça fait partie de moi, comme mes origines. J’ai pris des cours, c’était une obligation pour moi : je me suis dit, si j’apprends pas je serai pas une vraie arabe… Je suis autant française qu’arabe, c’était essentiel, c’était comme respirer, à chaque fois que je ne comprenais pas un mot, absolument il me fallait la signification de ce mot, si j’y étais pas arrivée je ne sais pas ce qui me serait arrivé. J’ai une très grosse fierté d’être marocaine. Quand on me disait « T’es une étrangère ! » j’étais vraiment fière et je répondais « et alors qu’est-ce que ça fait ? » mais je me disais « Je veux être fière mais je sais pas parler », c’est parti de là. Avec ça, j’ai pris de l’assurance… Si j’ai pu réussir toute seule à apprendre l’arabe, c’est que je peux réussir autre chose.

 

Le français c’est ma langue maternelle, l’arabe aussi.

 

 

 

 

 

 

 

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juliette 07/01/2009 07:27

Merci, je vous souhaite également le meilleur pour 2009 !

unevilleunpoeme 06/01/2009 23:47

Heureuse et douce année 2009 à vous...

Berlol 14/12/2008 14:17

Non non réjouissez-vous plutôt, d'avoir encore ça à découvrir ! Je vous envie ! Vous verrez...

juliette 13/12/2008 12:04

honte d'être, non pas à ce point, mais honte de ne pas connaître son oeuvre oui...

juliette 13/12/2008 09:39

oui, et c'est un spectacle qui m'a beaucoup impressionnée, durablement marquée.. en plus c'est grâce à hélène cathala que j'ai découvert volodine (qui a vu le spectacle d'ailleurs). Hélène a créé ensuite "shagga"... elle vient de créer le site de sa compagnie, Hors Commerce (je voulais copier-coller le lien mais je n'y arrive pas !) et "slogans" est toujours en tournée je crois... Bon de mon côté je vais me renseigner sur cette monique wittig. Merci !

Juliette Mézenc 13/12/2008 10:20




euh, après avoir googlisé un peu sur le nom de monique wittig, j'ai carrément honte d'être