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Publié le par Juliette Mézenc

Dixième voix (extrait)


Vous êtes une prof de français différente des autres… quand je vous ai entendu parler, j’ai eu une sorte de confiance et j’ai écouté, vraiment écouté, pour la première fois de ma vie.

 

Pour le tout premier devoir que j’ai fait avec vous, j’ai dû parler. C’était bizarre, quand j’ai commencé à faire l’exposé, je me suis dit c’est une nouvelle prof alors je vais essayer de montrer un autre visage – avant, j’étais mauvais en français, des deux, des quatre − parce que j’avais la réelle envie de travailler et envie de vous prouver à vous que j’étais capable. J’avais confiance. Je le vois, il prend tout l’espace devant le tableau noir et c’est net : il s’est lancé à corps perdu dans ce travail - pas perdu du tout en vérité, expression inadaptée, comme dans cette affaire de « pain perdu » qui ne l’est, perdu, qu’avant qu’on ne le perde délicieusement dans le lait le sucre et les œufs, et on le retrouve, ensuite, transformé, bonifié - il y nage avec vigueur, ses bras sont forts, un plaisir évident dans sa façon d’ouvrir les bras, de donner des explications en regardant la classe, à peine un coup d’œil sur ses notes, inutile, les mots lui sortent par tout le corps. Ils étaient là. Ils attendaient.

Plusieurs années ont passé et pourtant je le vois et retrouve la joie de ce moment. C’est rare, à ce point, un élève qui sort de lui-même, se surprend ce premier devoir, vous m’avez demandé de le présenter à l’oral et j’ai vu votre sourire, je vivais mon exposé et c’était magnifique et surtout, à la fin, la classe a applaudi, alors là…

Je me rappelle, j’ai eu 18.

 

Après c’était : est-ce que je vais la décevoir ou est-ce que je vais être capable de continuer sur cette lancée ?

 

Plus tard, j’ai eu 17 et les autres ont dit « ah oui, comme d’hab ! » et surtout j’ai dû aider les autres à faire leur correction, j’ai été surpris de cette confiance. Même moi j’étais étonné, ça coulait de source et l’année précédente, je pouvais pas mettre deux mots à la suite qui tenaient debout deux mots debout deux bouts de mots debout les mots bouhhh les mots ! les mots bouillent boue de mots bouhhh mettre les mots debout pour ensuite les faire trébucher les trousser culbuter les mots pour tenter d’écrire, dans les fossés, hors des sentiers, parce que danger : le lecteur glisse sur la surface lisse du texte ! Se soucier conséquemment de sa sécurité : faire en sorte qu’il accroche décroche raccroche, terrain hasardeux, prise de risque ainsi limitée, mesure de salubrité. Rien de plus dangereux je vous le dis qu’un texte lisse, confortable, vite oublié, clichés et mouchoirs kleenex exigés, haute toxicité. Glissade et arbre percuté plein fouet assuré. Lire ou dormir il faut choisir. Mais sans doute oui, pour en revenir à nos moutons, nécessité première de les mettre debout les mots, de les dresser stèles contre fumées, digues contre marées avant de tordre déconstruire plier jongler et ranimer. S’amuser. Vivre. Vivre dans les mots. Dans les mots. Qui nous font une maison. Nous sommes tous des escargots.

 

Comme quand j’étais en primaire, au CM2 : on lisait un extrait de livre chaque semaine aux maternelles et là c’était mon tour… et ils étaient tous à genoux autour de moi, une histoire de poisson je crois, et moi j’ai commencé… et à la fin, ils attendaient, ils croyaient que ça continuait, vous auriez vu cette expression sur les visages, et la prof aussi, ce sourire… je sais pas ce que j’ai avec ce sourire !

Je googlise sur Sourire pour retrouver le poème encadré que ma grand-mère avait placé au-dessus du téléphone, je tombe sur Evene et deux annonces google placées en regard :

Sourire : allumez votre sourire en 2 mn avec le dentifrice Signal White Now !

Pensée du jour : lire une pensée de sagesse pour donner sens et beauté au quotidien !

Je vous le fais en plus bref encore : une ligne de sagesse par jour + deux minutes de brossage = nirvana assuré ! Fastoche le bonheur, sont-ils cons ceux qui ne l’ont pas encore trouvé !

Je repars dans mes recherches, finis par trouver ce que je cherche :

 

Un sourire ne coûte rien et produit beaucoup,
Il enrichit ceux qui le reçoivent
Sans appauvrir ceux qui le donnent.
Il ne dure qu'un instant
Mais son souvenir est parfois éternel.

 

Personne n'est assez riche pour s'en passer,
Personne n'est assez pauvre pour ne pas le mériter
Il crée le bonheur au foyer, soutient les affaires,
Il est le signe sensible de l'amitié.

Un sourire donne du repos à l'être fatigué,
Rend du courage aux plus découragés
Il ne peut s'acheter, se prêter, ni se voler
Car c'est une chose qui n'a de valeur
Qu'à partir du moment où elle se donne.

Et si quelquefois, vous rencontrez une personne
Qui ne sait plus avoir le sourire,
Soyez généreux, donnez-lui le vôtre
Car nul n'a plus besoin d'un sourire
Que celui qui ne peut en donner aux autres.

 

Auteur inconnu

 

Quel sourire ? celui du présentateur de 20 heures ou celui de mon petit neveu lorsque – panne d’exemple mais je vous assure, croyez-moi sur parole, il me sourit souvent et spontanément, sisisi mais revenons… donc quel sourire ? S’il vous plait, précisez, affutez. Trop vague tout ça.

 

Et cette année de seconde, elle a été très importante pour moi, c’est pour ça que j’ai réussi ma première, en histoire aussi : 17 et 18 en composition d’histoire, vous vous rendez compte ! Et en français, c’était formidable, Zola : mon écrivain préféré ! L’Assommoir : je l’ai lu cinq ou six fois ! et Bel Ami, pareil, il est parfait ce livre, le personnage principal c’est le symbole de la réussite !

Il parle ensuite des notes en français au collège et lors de sa première seconde, toujours très au-dessous de la moyenne d’après ce que je comprends : le choc que ça fait. Après ça devient une habitude, vous vous en souciez même plus, vous dites ça me fait plus rien et vous savez que vous allez sombrer.

 

Même quand j’écrivais une carte à ma grand-mère ça me faisait peur.

 

 
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juliette 01/02/2009 20:09

marci mer merci mar si vraiment merci !

MARTINE 31/01/2009 12:04

C'est décidé, mon prochain métier c'est "éditrice"... parce que si cette fois ci ils ne veulent pas de ton manuscrit, moi je l'édite!Partie en voyage, je n'avais plus rien lu depuis deux mois de ton tissage de textes avec tes élèves, et là je me le reprends de plein fouet! Et voilà que je pleure en lisant! et que je suis emmenée comme dans une rivière en crue au fil de tes mots...  Et tu réveilles aussi en moi, comment ça s'est passé pour moi, à la petite école et plus tard au lycée le rapport à la lecture, à la prise de parole, à l'écriture et je me souviens que c'était douloureux souvent! et que j'avais besoin d'une qualité d'écoute que je n'ai rencontré que rarement de la part de mes profs... je t'embrasse.