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Publié le par Juliette Mézenc

Dixième voix (suite)

 

Moi, j’ai tout le temps besoin d’être encouragé. Pp ppppeur de nos pèpèpères pepepeuupppeu de dire c’est bien, c’est bien mon fils c’est bien ma fille, pepepepepepeur que ça s’affaisse que la tension nécessaire à l’effort se relâche élastique mou, la fronde bande mou et l’objectif mon fils ma fille se rit de toi : mort de rire, regarde-le avec son machin jamais il m’atteindra nananananère, peur des pèpèpèpères que ça parte en eau de boudin pour ne pas filer la métaphore sexuelle, quoique eau de boudin ? bref : les pères ont peur. Peur que l’effort infuse dans la chaleur femelle du c’est bien mon fils c’est bien ma fille pour disparaître par les trous d’aération du hammam du cours Julien – arrêt Canebière/Garibaldi – à Marseille. D’où les tapes régulières administrées à notre ego : t’es nul, t’arriveras jamais à rien etc on connaît. Raffermir les chairs c’est pas qu’un truc de bonne femme en somme.

 

Moi, je marche par envie en fait, quand j’ai envie de travailler, je me précipite ! le pire parfois c’est que mon père me tient le crachoir et j’ai une peur intérieure que cette envie parte et je peux pas lui dire, y’a des trucs que je peux pas lui dire.

Sans mon père, je serais pas où je suis en ce moment.

 

Bad boy, c’est une expression qui me va bien, j’ai mené la vie dure à me parents pendant mes années de collège. Je recommençais toujours les mêmes erreurs, un vrai petit salopard.

 

On en revient toujours à cette année de seconde, vous étiez dans le coin droit et vous m’avez fait des compliments, juste ce qui faut, la première fois que j’avais pas peur d’aller à une réunion parents profs. Au collège, après les réunions j’en avais jusqu’à minuit ! là, après, on a regardé un film, on s’est couchés, quel bonheur ! Une bande annonce vue récemment : une femme blanche dans une voiture tenue en joue par une autre, plus jeune et peut-être indienne. Cette dernière somme la femme blanche de « traverser ». L’autre a peur. Pas possible. On voit à ce moment-là et avec elle une grande étendue blanche gelée. Et soudain ce passage de mon dernier texte, Poreuse, qui me boomerang :   «Au bord de la mer. Son bras s’étire en élastique et le sac qu’elle tire ne bouge pas. Ce sac a forme humaine. Il est noir, parcouru d'une fermeture éclair jaune. Elle s’acharne, c’est maintenant tout son torse qui ploie et s’étire alors qu’elle s’éloigne. Elle marche ainsi, toujours tirant, indéfiniment, sur le sac qui ne bouge toujours pas. Elle marche sur une mer gelée, jusqu’à ce qu’elle atteigne un autre rivage. Son corps forme alors un arc au-dessus de la mer. Là, le sac commence à glisser, très lentement. Elle bande, regain d'énergie, encore un peu plus son arc mais c’est alors que sa main ripe sur le plastique et lui revient cinglante, en plein visage. Elle traverse à nouveau la mer, dans l’autre sens, et tout recommence. Ainsi, elle progresse. » A la fin de la bande annonce, la voiture devant nous et au-dessous de nous s’avance dans cet univers froid et blanc, légèrement cotonneux. Lu ensuite la critique de Philippe de Jonckeere dans son Désordre. Vais me débrouiller pour voir ce film, «Frozen river », pendant les vacances.

 

Je modifiais mes notes, je les cachais, je faisais des trucs, je voulais détruire ma famille mon stylo commence à faiblir, inconsciemment certes, mais c’était ça mais comment faire pour arrêter quand je suis poussé à la faire, la connerie. Il m’en prête un que j’oublierai de lui rendre l’entretien terminé. Mon père disait : « Comment on fait ? » et je répondais : « Je sais pas ». Mon désir c’était pas de détruire ma famille, moi je voulais pas, mais c’étaient mes actes en eux-mêmes qui me faisaient dire que je détruisais ma famille. Je m’en voulais et je recommençais, c’était plus fort que moi. J’ai eu une envie de suicide et pourtant j’ai toujours dit que le suicide c’est pour les faibles… J’en pouvais plus. En troisième c’était l’apothéose, je me disais je suis une créature du diable un démon me joue, ces nuits que j’ai passées agrippée au matelas, pas possible de fermer l’œil, vigilance constante de niveau 100 à peine suffisante pour sauver un semblant de sang froid.

 

 Une démarche scientifique que je me suis fait moi-même : quand deux personnes font deux enfants, l’un est intelligent, c’est celui qui travaille, qui réussit et l’autre qui réussit pas. Moi j’étais censé être le mouton noir. C’est drôle cette histoire de mouton alors que je dois sans cesse y revenir moi, aujourd’hui, à mes moutons, après moult digressions. Alors là je m’y attarde. Parce que celui-ci est noir. Et qu’il est digne de s’arrêter un peu sur un mouton noir. Parce qu’il est noir, parce qu’il est rare, moins salissant en passant que le mouton blanc. Parions même qu’il devienne à la mode après l’élection d’un certain président. Mais dans ce cas, comprenez-moi, je ferai alors l’apologie du mouton blanc.

Le gène, y’en a qu’un et il a été filé à l’autre.

 

Y’avait qu’à vous que je pouvais le dire, quelqu’un qui en ait besoin, qui ait un regard neutre et qui juge sans juger. Mon père ça aurait été me mettre à nu et… j’ai froid.

 

J’en reviens pas que je dise tout ça.

 


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