ici, on est déjà de l'autre côté

Publié le par Juliette Mézenc


25 Avril

Mathilde est arrivée ici un soir à bord d’un rafiot. Elle rêvait d’Afrique par-delà la haute mer, elle avait dit au revoir à ses amis. Première escale. Une avarie. Mathilde a plongé la tête dans la cale à la recherche du moteur. Trouvé ? Rien ne l’indiquait. Quand elle a relevé la tête, elle a regardé longuement autour d’elle. Plus tard, elle a parcouru mes longueurs, elle a respiré très fort, elle a scruté mes profondeurs, mes cavités suintantes derrière les barreaux, elle a froncé les sourcils. Elle est restée.

Elle aussi elle dit : ici, on est déjà de l’autre côté. Elle a franchi la rade intérieure et ce qu’elle cherchait elle dit qu’elle l’a trouvé. Elle dit que ce n’est pas la peine d’aller plus loin. Elle me parle. Pas comme on parle à un humain, non. C’est entre elle et moi, une langue qu’elle a dû inventer. Et souvent je la comprends.

Mathilde se nourrit de sel et de rats. Jamais de fruits de mer, allergie je crois. Elle dit que les rats : les gens sont plein de préjugés, qu’il suffit de les accommoder. La journée, elle choisit les algues avec soin qui accompagneront son festin, elle dit. La nuit, elle cale son dos contre mon mortier : la mer l’a creusé et l’a même par endroits adouci en banquettes. Quand il commence à faire chaud, ses rêves avec la sueur franchissent la barrière de sa peau. Ma structure moléculaire en est modifiée.

 

                                                                                                                  Extrait du Journal du brise-lames

Publié dans projet brise-lames

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Steph 24/06/2009 13:03

j'aime beaucoup la barrière moléculaie!