par de telles échelles

Publié le par Juliette Mézenc

27 Août


 



Rêve#7
Je me vois devant moi et me dis : tiens c’est la première fois que je me vois dans un rêve, comme ça, à distance, je me vois devant moi dans une cave, immense, dont les limites se perdent dans l’obscurité. Juste un bout de mur, en béton, pas loin. Il y souffle un vent froid et humide et je sais que je suis à l’intérieur du brise-lames, derrière une de ces portes un peu glauques, condamnées, que je connais bien. Lazaret. En même temps, je voyais pas ça si grand mais je sais que les rêves se foutent bien des dimensions. Je sais que le brise-lames me séquestre mais je ne connais pas la raison. Je n’en sortirai pas indemne, de ça aussi je suis sûre. Je me vois je suis nue et je tremble, je voudrais me rapprocher de moi mais c’est impossible, comme une vitre sans tain entre nous, je ne peux pas intervenir. Je me dis il faut en sortir avant que ce soit trop tard, profitons-en puisque je n’y suis pas encore, dans la cave, puisque je suis en arrière, pas encore vraiment dans le rêve, je peux encore en sortir si je ne suis pas tout à fait celle qui tremble devant moi, mais une fois encore quelque chose me pousse à poursuivre, curiosité ou quelque chose de plus fort et de plus obscur, l’odeur peut-être que j’ai toujours adorée, cette odeur douceâtre de cave, béton et humidité mêlés. J’avance alors dans mon rêve, je suis le pan de mur que j’aperçois sur ma droite, je suis maintenant en plein dans le rêve, je sens et entrevois des bouts de fer rouillés sous mes pieds, je réalise que le vent forcit, je dois me courber pour avancer, et là je vois, posé à même le sol de béton, un moulin miniature, un jouet pour enfant peut-être, ses ailes tournent comme dans la chanson, ses ailes tournent et détournent ma peur, je me penche et approche ma main, effleure les ailes. A ce moment-là : j’entends un souffle. Je suis violemment déportée. Projetée contre un mur. Vent contre lames. J’aperçois l’acier en éclair. L’acier. L’instant d’après je me vois, au centre d’une pièce vide : découpée de haut en bas en lamelles fines. Le corps reste un moment encore entier, suspendu, du sang commencent à perler très doucement et très lentement, des plaies, c’est très beau et très étrange, comme un charme. Et puis d’un coup mon corps devant moi en tranches qui se partagent. S’écartent. Tombent. Mais déjà je m’enfuis, je ne veux pas voir mon corps se répandre sur le sol, les yeux fermés je cours, je cours pendant des jours et pendant des années et soudain du fer m’arrête, j’hurle, je gesticule, je m’agite contre le fer, j’hurle, je peux plus m’arrêter, j’appelle ma mère rien n’y fait, au bout de mon souffle j’arrête et j’ouvre les yeux. Contre ma poitrine, je presse une échelle aux barreaux qui étincellent. Je monte. Je débouche sur un petit surplomb qui longe le mur. Je fais quelques pas incertains et je tombe sur une autre échelle. Je monte. A nouveau un surplomb, à nouveau une échelle. Je ne compte plus le nombre d’échelles.  Je sais :
c’est par de telles échelles que je dois quitter ce lieu de tant de mal.
 

Un jour je parviens devant une grille. Au milieu, comme en évidence, un loquet. Je tourne, c’est ouvert. Je me retrouve dehors, sur le brise-lames, à revoir les étoiles. Il fait frais.

 

Le Journal du brise-lames 

 

Publié dans projet brise-lames

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F Bon 18/09/2009 15:50

chaque fois que je fais travailler une classe sur le rêve, statistiquement 1 sur 30 pour se voir régulièrement dans ses rêvesserais heureux savoir si c'est constaté par d'autres ?

Juliette Mézenc 19/09/2009 11:17


promis, je vais mener l'enquête... De mon côté, éberluée au début de la réponse de pas mal d'élèves quand je leur annonçais qu'on allait travailler à partir de leurs rêves : "mais madame, je me
souviens jamais de mes rêves", du temps pour comprendre qu'ils ne se foutaient pas de moi !