je ne - encore

Publié le par Juliette Mézenc

version revue et corrigée du texte mis en ligne il y a quelques jours.  Dans cet extrait, en filigrane : deux récits qui m'ont profondément marquée, l'un est récent, l'autre beaucoup plus ancien et il est question de leurs auteurs ici. Celui ou celle qui trouvera aura... Le Paradis (lecture du moment après l'enfer de L'usine) !


 26 Septembre

 

Je ne sais pas si je les entends ou si elles me saisissent. Si elles me sont soufflées par les vents qui parcourent mes espaces intérieurs, font de moi leur instrument, ou si elles empruntent en douce les gaines électriques chargées d’amener le courant jusqu’aux phares – des trous dans le béton les laissent, par endroits, apparentes. Je ne sais pas si elles ont traversé les mers avant de s’articuler dans le fort intérieur ou si elles ne sont que le sous-produit des rêves de Mathilde qui tapent encore dans la structure moléculaire, qui tapent encore mais différemment.

Des paroles sourdent. 

Je ne sais pas si elles viennent de plus loin encore dans l’espace et le temps, produites par des êtres, peut-être des hommes et des femmes, qui frappent sur des tuyaux, des éviers, des barreaux, des canalisations dans l’architecture du monde, sur tout ce qui se trouve à leur portée.  Je ne sais pas ce qu’elles me disent, je ne suis qu’un brise-lames, obtus et bétonné.  Qui résonne de ces coups portés, de ces ombres de coups portés, que je porte léger. Je sais qu’elles viennent d’un lieu où si vous dites passé-présent-futur on vous rira au nez, où tout se mêle sans se confondre.  Je ne sais pas si les paroles étaient là, tapies au fond, et si elles ont été libérées par l’ouverture de la grille rouillée que Mathilde a poussée. Je ne sais pas si ces paroles font de moi un porte-voix ou si elles me portent moi, si ce sont les leurs ou si ce sont les miennes, si elles étaient là, au début, font partie des fondations et remontent ou si elles se sont faites miennes en me traversant, un peu comme les rêves de Mathilde, incrustés aujourd’hui dans la masse. Ou si je baigne dedans. Je me demande si je ne deviens pas fou en me rapprochant ainsi de l’humain. Des humains qui auraient traversé des villages au bord du désastre, des salles de bain immenses et très calmes, des romans de l’après, de grandes chaînes de montagnes ou de vagues.

Ces paroles, je veux bien ici les consigner, elles ont peut-être besoin d’être écoutées.  

 
Le journal du brise-lames 

Publié dans projet brise-lames

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