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Publié le par Juliette Mézenc

 

C’est bien ça, il y a en onze, onze paires de chaussures.

Ils les regardent, les font tourner doucement sur leurs rétines. Chiara, pourtant censée les connaître, n’en revient pas de tant d’inventions débridées, loufoques jusqu’au scandale. Elle n’avait pas vraiment pris garde aux moyens de locomotion empruntés lors de ses virées nocturnes. A ce moment-là, seule l’ivresse comptait.

Elle prend du recul, examine, effleure une paire comme munie d’ailes et pousse un cri bref, avisant les sandales « invisibles » flanquées de brides en fil de pêche et de talons cambrés évidés transparents. Elle se précipite, les essaye, enfin juste une, pour essayer, pas pour partir. Son pied flotte ainsi, nu et décollé du sol, le talon suspendu dans le vide. L’autre, posé à même le carrelage transpire un peu, se crispe. Les orteils cherchent prise. Chiara ôte la sandale, très vite, il ne faudrait pas que. Pierrot déjà la regarde d’un drôle. Elle élude d’un sourire et ils passent à la suivante. Chaussures du soir en chevreau doré parcheminé qui sentent la poule de luxe sur le retour. Pierrot pense et dit cabrioles étoilées, il se prend à rêver. C’est fou ce qu’un rien vous excite, répond Chiara vindicative – juste après l’histoire du gode elle a condamné son amant en secret à une peine à perpétuité, puisqu’il ne veut pas de moi de toute façon, dût-elle en être la première victime… quelques heures plus tard s’est ravisée, a ramené l’abstinence dans des limites plus raisonnables, un mois mais pas un jour de moins, foi de lapin – en se saisissant d’une autre paire d’escarpins aux talons en forme de colonnes à facettes incrustées de pierres semi-précieuses. Le reste tient du bolide rouge et extrêmement  voyant. Elle n’ose pas y glisser le pied – un seul suffirait pour l’embarquer – et, dédaignant de jeter un coup d’œil à Pierrot qui très ostensiblement fait la gueule, enfile pour le narguer une chaussure très sobre si ce n’était le talon en épine, arme discrète et ultra féminine. Pierrot saisit l’allusion en même temps qu’une bottine au talon en laiton. Si tu veux la bagarre. Une lueur amusée rebondit sur le métal et déclenche l’algarade. Les chaussures volent les jambes suivent. A bras le corps ils se saisissent, roulé boulé entre les cuisses. Au moment où le fou rire les gagne, ils se repoussent, ils sont en nage dans les draps bleus où s’éparpillent toutes les chaussures prises au filet. Ils rassemblent les paires, se bousculent un peu, Chiara se dit, un mois c'est quand même long, même s’il ne reste maintenant que quinze jours. Mais Pierrot lui sert à cet instant une pompe trop classe, elle happe le large talon transparent dans lequel est plantée une tour Eiffel, le renverse et la neige virevolte sous les jambes de Madame Defer. Ils s’émerveillent. Reposent. Passent à des sandales hautement baroques au talon filiforme autour duquel s’enroule une hélice de strass. Escalier colimaçon du genre « Montez me voir un de ces jours », mauvais genre quoi, de celui qui plait sans mesure aux garçons. Pierrot les enfile, s’arrête à moitié pied, se tord les chevilles de rire. Chiara se gausse, tend une pantoufle de vair, s’il est son prince, elles doivent lui seoir. Lui, solennel, accepte gravement, s’escrime, ne peut, putain bordel j’suis pas ton prince, on est bien loin des contes de fées mais tout compte fait, c’est pas plus mal, le prince avait toujours des allures de niais dans les livres illustrés. Pierrot jette l’éponge et pêche un bottillon à fourrure qu’il glisse au peton de sa dulcinée malgré protestations réitérées. Le pied de Chiara s’offre alors, comme projeté en avant hors de la chaussure dans lequel il se trouve enfourré. Chaude posture. Pierrot profite, caresse le cou de pied, chiara minaude, allume et puis s’esquive, s’enfuit direction salle de bains avec à la main un escarpin doté d’un talon compensé composé de vrais dés à jouer.

Femme côté nord

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