la véritable histoire de l'Exodus

Publié le par Juliette Mézenc

le brise-lames certaines nuits va à la rencontre de son passé (déjà parlé de l'Exodus ici) :

 

 

 

31 Mars

 

Cette nuit

 

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Un bateau, étrange, a surgi des brumes, l’apparence d’un bateau de rivière, très haut au dessus de l’eau, avec une grande cheminée noire et un pont digne d’une maison d’été. Le mistral a soufflé, très vite les brumes se sont dissipées et la tension de plusieurs crans est montée. Il fait maintenant une chaleur moite, accablante, une de ces chaleurs noires qui vous collent à la peau, et je ne comprends pas qu’il fasse si chaud, si lourd, à 3 heures du matin et par vent du nord. Ce n’est,  simplement, pas possible. Pourtant je le revois nettement, l’Exodus 47, en cette nuit de juillet 1947, mes souvenirs sont pourtant si précis, je distingue même son nom maintenant sur la coque, le Président Warfield, ça ne fait pas de doute, oui c’est ça, je n’ai su que plus tard, par les pêcheurs qui causaient de l’affaire, que le bateau avait été rebaptisé en mer par les passagers, par les polonais, les russes, les tchécoslovaques, les lituaniens, les hongrois, tous rivés à cette idée, quitter, traverser, aller de l’autre côté, Israël en ligne de mire, encore un nom qui n’existait pas alors, la Palestine était un protectorat Anglais, Exodus 47 et Israël n’existaient donc pas alors que le Président Warfield tentait de quitter Sète, tous feux éteints, sans bateau pilote, dans les eaux noires du port, sous le mistral qui tabassait, oui c’est ça, tout était à inventer pour ceux que je vois maintenant défiler, serrés « comme des sardines » qu’ils disaient, 4 545 passagers sur un bateau conçu pour en transporter 300 là-bas, sur les Grands Lacs, en Amérique – croisière, acajou, Mississipi, chandelier de cristal, champagne, orchestre, fumoir et marqueterie, il n’en reste que la structure, hautaine – 4554 passagers dont 1672 enfants, tous silencieux, anxieux, la veille ils ont attendu debout sur le quai de la Consigne, ils ont attendu longtemps l’embarquement sous un ciel plombé fer rouge peau marquée et maintenant ils fuient sans attendre les autorisations vers la terre qu’ils appellent promise, ils fuient l’Europe en clandestins et jurent croix de fer jamais tu m’entends jamais on y remettra les pieds, je les vois défiler quelques jours plus tard à Haïfa, la mer n’arrête pas le regard, je les vois poser un pied un seul en Palestine pour monter – à grands coups dans le dos, grands coups dans le dos si nécessaire, et après abandon des sacs, fouille au corps, désinfection complète, de la tête aux pieds – à bord d’un grand bateau surmonté de grillages, je les vois encore plus tard encagés, morts de soif, de faim et de peurs, dans les odeurs d’urine et de sueur, dans le four de l’été 47, au large de Port-de-Bouc – pas question de descendre, notre promise ou la mort – je les vois pour finir débarquer les Encagés, les uns derrière les autres, entre barbelés et hommes armés, à Hamburg. Le brouillard se lève sur les maisons aux façades trouées. Dernière station. Retour aux camps. C’est là que je les perds.

Et le périple a repris, en boucle, tout au long de la nuit, je les retrouve à nouveau, longeant nos quais, toujours je les retrouve à ce moment précis, ils ont le regard aspiré par le large, la terre convoitée est de l’autre côté de cette nuit qui colle aux basques, ça y est, l’Europe est derrière eux, et dans leur dos la tôle protectrice du President Warfield qui en a vu d’autres, je les retrouve aussi, juste après, contre mon flanc, échoués, le capitaine tente le tout pour le tout, la coque du bateau vibre contre le sable qui me sert de fondement, le fer va et vient, cisaille et s’enfonce dans le sable qui me fonde, la coque va et vient, elle va et vient dans l’enfer que sont des turbines poussés à mort,  maximum de pression, dans une carcasse fatiguée, chargée de passagers fatigués, que plus rien ne peut fatiguer davantage, déterminés à en finir.

Et ça a recommencé, comme ça, toute la nuit qui n’en finit pas.

 

Le journal du brise-lames (photo : ernest puerta)

 

Publié dans projet brise-lames

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