vases communicants

Publié le par Juliette Mézenc

aujourd'hui grand dérangement : j'héberge Bertrand Redonnet de L'exil des mots. Un grand salut aux initiateurs (Scriptopolis et Tiers Livre) et spéciale dédicace à l'infatigable Monsieur Bon (le rhizome est actif je répète le rhizome est)

Des chiens, des corbeaux et des hommes

 

 

Andrzej  Stasiuk a pris place dans un car bloqué à la frontière entre l’Ukraine et la Roumanie.

Les formalités sont longues et des vieilles femmes le savent. Elles sortent leurs paniers à provisions et grignotent, là, des saucisses et des fruits, dans la grisaille d’un poste frontière…Instants de vie de l’Europe centrale, cristallisés par le regard de l’artiste. Les immeubles alentour sont maussades et pleurent comme pleure toujours la tristesse en pluie. Il faut attendre. Des chiens errants galopent et je les imagine jaunes et maigres, leur poil sale. Ils galopent et se poursuivent, comme tous les chiens errants du monde. Ils sont ukrainiens mais, l’instant d’après, ils sont roumains. Dans les minutes qui suivent, ils sont à nouveau ukrainiens, puis roumains.

Plus loin sur la frontière, vers le nord, ils pourraient tout aussi bien être tour à tour hongrois, ukrainiennes et slovènes.

Les formalités, c’est pas fait pour les chiens.

Ni pour les oiseaux du ciel.

Au bord du Bug en contrebas, qui coule entre ses deux ravins et ses bras morts, je me suis arrêté.

L’air froid est bleu, immensément bleu au-dessus de ma tête et devant aussi, sur une forêt dépenaillée de Biélorussie. De grands oiseaux noirs  tournoient, s’en vont, reviennent et zèbrent le ciel de leurs sombres errances.

J’écoute leurs voix gutturales. Kruki. Des corbeaux. De grands corbeaux, de vrais corbeaux comme il n’y en a plus depuis plus belle lurette sur les cieux océaniques. Pas des corneilles, ni des  freux, ni des choucas ou autres insignifiants corvidés. Non. Des corbeaux, lointains cousins des gibets de Villon et des champs de bataille aux yeux crevés. Leurs ailes se déploient sur plus d’un mètre en  d’incessants va-et-vient

Je pense au Fado de Stasiuk et à ses chiens jaunes.

Mes corbeaux n’ont pas  de frontières. Comme les chiens. Ils sont des images qui survolent la Biélorussie , la  Pologne, la Biélorussie et ainsi de suite.

Les formalités, c’est pas fait pour les  corbeaux non plus.

C’est fait pour les renards dans leur manie ancestrale et guerrière à partager les paysages comme s’ils étaient des fromages.





Vous trouverez une liste des participants ici (merci Juliette)

 

Publié dans projet brise-lames

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Anna de Sandre 05/12/2009 12:09


Merci, j'ai maintenant un air de fado dans la tête.


Enfantissages 04/12/2009 15:02


La frontière, un brise-humains ? dont peuvent encore se moquer corbeaux et chiens... (mais de rien chère Juliette ;-) )


solko 04/12/2009 12:20


Bel hommage que vous rendez là à Stasiuk.
La Fontaine, Villon... Vrai qu'un lecteur n'est après tout jamais seul.
Un écrivain non plus, grâce aux vases communicants.
Belle idée, pour de beaux itinéraires.


brigetoun 04/12/2009 09:48


quand la Pologne revient vers l'océan d'origine