visite guidée (reprise et suite)

Publié le par Juliette Mézenc

 

1er février

 

Et puis il y a cette zone, multiple, derrière les grilles, derrière les portes bleu ciel rouillées de l’ancien lazaret, dans les tuyaux qui me traversent, sous la structure, anfractuosités dans le béton, labyrinthes et passages secrets – certains en parlent, en ville, mais sous le manteau. Mathilde passe devant les grilles, y jette un coup d’œil, passe son chemin. Elle connaît pourtant, elle y a vécu des aventures pourtant, et des drôles. Mais elle n’y a plus accès. Les barreaux lui évoquent, vaguement, des échelles à n’en plus finir. L’odeur douceâtre de cave qui en émane lui rappelle qu’elle y a ses entrées. Pas plus.

 

Elle file, ne s’attarde, ne peut. Les humains, une fois éveillés, sont dotés de manches à larges revers.

 
 

2 février

 

Dommage, la visite vaut le long et périlleux, le lent et méandreux, l’amusant et filandreux détour.

Ceux qui n’ont pas froid aux yeux, suivez-moi.

Sachez que tout ce que vous verrez pourra être retenu contre vous. Souvenez-vous.

Allons.

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 photo : john skinner
 

Passons les premières salles, peu d’intérêt, on y croise encore quelquefois un malade plié en deux par les diarrhées – le lazaret prudent retient depuis le milieu du XIXème les derniers bougres atteints de choléra – mais ces rencontres se font rares, les progrès faisant rage de nos jours dans nos contrées aseptisées. Il est plus fréquent de trébucher sur un parasol Coca Cola posé à même le sol ou encore de sentir sous son pied la matière molle et élastique d’une bouée à tête de canard à moitié dégonflée. Les sétois entreposent ici leurs affaires de plage qu’ils ressortent poussiéreuses et moisies à la belle saison. Il faut bien vivre avec son temps.

Descendons maintenant, si vous le voulez bien, par cet escalier à double révolution, véritable prouesse technique pour l’époque puisqu’il date de la Renaissance. Sa construction ingénieuse permet aux visiteurs de monter et descendre sans se croiser, vous comprendrez que ce n’est pas sans intérêt dans ces régions. Les humains sont si pudiques.

Suivez-moi. Attention la marche

 

 

3 février

 

Nous arrivons maintenant, la porte est particulièrement étroite, attention, de face vous ne passerez pas, mettez-vous de profil, tout le monde est là… Voilà. Nous sommes ici devant une scène touchante de la petite enfance : une grand-mère, tartine de vraie confiture grand-mère à la main, écarte les lanières d’un rideau anti-mouches, s’avance sur la première des trois marches d’un escalier de béton et appelle sa petite-fille. Celle-ci bondit à l’appel et attrape au vol la tartine avant de retourner à son jeu qui se retrouve instantanément poisseux. Observez la précision des détails, les couleurs sur les joues de la petite fille essoufflée par la corde à sauter, le sourire sur les lèvres un peu pâles de la grand-mère… et la vivacité de la scène… tout cela sent le vécu, l’épisode a sans doute été plusieurs fois rêvé, il est aimé visiblement de son rêveur, qui le peaufine à chaque visite. L’ensemble est réellement touchant.

Passons, si vous le voulez bien, attention la tête

 

 

4 février

 

Ici

Ici ça

Ici ça rêve

Ça rêve même dur.

 
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 photo : martine bousquet
 

5 février

 

Empruntons maintenant cette échelle de meunier, tenez-vous fermement aux montants, qui nous conduit tout naturellement à cette vaste salle commune au cœur de laquelle – prenez le temps de lever la tête pour admirer ces admirables stalactites aux couleurs étrangement mordorées qui font la fierté, et cela à juste titre, de tous les maires, quel que soit leur bord, qui se sont succédé depuis la création de votre ville – au cœur de laquelle donc s’amoncèlent depuis la nuit des temps des chiffons, oui vous avez bien entendu, de vulgaires et banals chiffons, qui forment cette d’autant plus étonnante montagne au pied de laquelle nous nous trouvons. Approchez-vous un peu et vous pourrez apprécier les détails et notamment les souillures, les taches pestilentielles – fort heureusement ici on ne peut qu’avoir des visions, l’odorat est un sens pour un temps oublié – les graisses et la crasse qui maculent ces chiffons. Il faut dire qu’ils n’y vont pas de main morte pour récurer, démerdifier, détacher, débarbouiller, décrasser, désaucer, débêtifier, délaver et tout bêtement nettoyer les plaies, les ulcères, les culs merdeux, les abus de bien sociaux, les petites mesquineries qui suintent, les blessures qui s’infectent mais du moment que ça reste dans la famille, les jambes écrasées sous les capitaux de sociétés pourtant bien cotées, les poumons infectés par les discours haineux ou fumeux ou les deux, tout le malheur du monde est ici retraité, digéré, méprisé, occulté, plus ou moins. Plutôt plus que moins. C’est à ce prix que les humains brillent en société, brillent à tel point que ceux qui ne font pas partie du cercle et qui souhaitent –comment ne pas le souhaiter – y entrer sont contraints de les imaginer sur leurs chiottes pour oser, enfin, pour oser respirer.  La boucle est bouclée à l’or fin. 

 

Vous n’êtes pas sans remarquer que la coupe est pleine, le haut de la pile menace les vénérables stalactites et je ne donne pas cher de ceux qui viennent ici régulièrement laver leur linge en famille. Personne ces temps pour faire un peu de tri là-dedans, remonter les chiffons cracra pour les étendre sur un fil, qu’ils claquent et pas qu’un peu, au soleil du plein midi, de dieu ! Personne. Paraît que c’est pas rentable. Advienne que pourra, nul n’est prophète en son pays, tant va la cruche à l’eau qu’elle se casse, l’autruche a la tête au chaud et le derrière au frais bien exposé

 

 

6 février

 

 etc vous connaissez la chanson ! Passons.

 

Nous arrivons maintenant dans une sorte de débarras, attention la marche, ou buanderie ou peut-être même dressing, je ne sais pas, je ne suis pas très au fait de ces subtilités immobilières et ménagères, peu importe, un débarras donc où l’on s’attendrait plus à trouver, attention la tête, une planche à repasser que le paysage que Mesdames et Messieurs vous avez à présent sous les yeux. Là aussi la précision des détails nous pousse à penser qu’il s’agit d’un lieu fort prisé, d’ailleurs ratissé à chaque séjour même bref par les rêveurs, nombreux mais respectueux. Aucun papier gras sous les arbres, griffures caractéristiques du passage sur le sable d’un râteau adapté, léger mais solide – qualités recherchées par qui voyage souvent dans ces contrées. Les palmiers, rapprochez-vous un peu, sont repeints de frais sur une toile d’un bleu parfait tendue à craquer. Un site exceptionnel et désormais bradé, accessible à tous. Un peu surfait.

 
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Conversation française/john skinner
 

Plus loin, suivez-moi, le couloir part en coude, une autre pièce minuscule qui s’ouvre sur un bras de mer. Une crique au fond, tapissée d’une herbe luxuriante, grasse, haute et d’un vert étonnant, qui a conquis toute l’île, semble-t-il, du moins pour ce qu’on en voit, une herbe unique que le vent ploie par endroits : il y lisse des figures plus sombres par grands aplats de sa paume large. L’eau, paisible, ne semble pas touchée par le phénomène.

Cette trappe dans la mer débouche

 

Le journal du brise-lames 

Publié dans projet brise-lames

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brigetoun 25/02/2010 22:37


un grand merci au guide 


Juliette Mézenc 26/02/2010 10:38


je transmets !