Faut pas croire tout ce qu’ils disent, de la poudre aux yeux tout ça, on n’est pas du tout organisé, c’est le
bordel permanent, nous sommes des asociaux, rare quand on se retrouve. La plupart du temps, chacun vit retiré, chacun a si vous voulez comme qui dirait ses plages de solitude, longues. Ensemble
très vite on s’ennuie. On se bouffe le nez. On vit comme des ours parce qu’on sait bien que c’est le seul moyen d’être un peu humain. De toute façon on n’est pas des bavards, taiseux comme pas
deux. Nous sommes comme tout le monde, des inadaptés.
Le journal du brise-lames
(peinture : john skinner)
Parfois, l’un de nous se met à raconter des histoires drôles, qu’est-ce qu’on peut se
gondoler ces soirs-là, faut voir ça, on rigole bien quand on se retrouve, ça oui, en fait les histoires qu’on préfère, et là je vous jure c’est à se plier, c’est celles que nous racontent les «
revenants » fraîchement débarqués – je veux dire : ceux qui reviennent du nord, là que sont regroupés les tribus archaïques, ceux qui reviennent du nord donc, ceux qui ont vu de leurs yeux vu les
fameuses forteresses grises hérissées de miradors et tapissées de publicités aux couleurs vives, couvertes d’aphorismes du genre « Prenez en compte le fait que beaucoup d’amour et de grandes
réussites impliquent de grands risques », « une atmosphère d’amour dans votre maison est le fondement de votre vie », « soyez doux avec la terre », « rappelez-vous que ne pas obtenir ce que vous
voulez est parfois un merveilleux coup de chance » – ceux qui reviennent de là-bas donc – quelle drôle d’idée, rien que ça déjà, vouloir rentrer dans ces espèces de camps retranchés tout
peinturlurés, moi ça me fait bien marrer, paraît qu’y en a que ça fait rêver, chaque année y’en a qui partent, qui risquent leur peau, qui partent d’ici ou d’ailleurs plus au sud, j’arrive pas à
comprendre – les revenants, donc, je disais, ils nous racontent des histoires à se tordre, du genre – j’en ris rien que d’y penser tiens, vous allez voir, oh non sans blague c’est trop poilant –
paraît que les K – les kaïques quoi, comme ça qu’on dit entre nous – ben paraît que les K travaillent comme des dingues ! Comme des brutes, je vous dis ! Si, faut me croire ! Et attention faut
pas déconner avec ça, ils sont chatouilleux sur le sujet, ça les met en rage ceux qui plaisantent avec ça, paraît qu’ils prennent leur travail très à cœur, ils sont toujours, jour et nuit, très
occupés à travailler et tout ceci est très sérieux et de la plus extrême importance, et là où ça devient vraiment drôle, c’est quand un revenant nous sort un objet qu’il a pu rapporter de là-bas,
un de ces objets que les Kaïques fabriquent en série : une mini-rocaille lumineuse, une lotion « grey away » qui empêche les cheveux blancs d’apparaître (c’est écrit sur le flacon), une culotte
avec prothèse en silicone « fesses galbées », un appareil pour ériger ou même gonfler le sexe masculin (un « gonflex » ça s’appelle) en fonction de la situation de départ, et j’en passe, si vous
saviez tout ce qu’ils nous ramènent ! et ça nous en bouche un coin, qu’on puisse consacrer tout son temps, donner toute son énergie pour fabriquer et vendre – parce qu’après faut vendre, c’est
pas le tout, sacré boulot, si vous croyez que tout le monde n’a qu’une envie, acheter une mini-rocaille lumineuse, vous vous fourrez le doigt dans l’œil, faut se tirer les doigts du cul, ensuite,
pour marquer les esprits, persuader les gens qu’ils ont tous un besoin urgent, un besoin vital, un besoin phénoménal d’une mini-rocaille lumineuse, que le jardin ne sera véritablement jardin qu’à
partir du moment où trônera entre la piscine et le massif de pétunia une mini-rocaille lumineuse – ce genre de trucs, voilà ce qui nous fait marrer !
Ecriture du dedans
Créer un personnage de fiction, ça engendre de nombreuses responsabilités. C’est une bouche de plus à nourrir, en quelque sorte, et la nourrir de quoi ?
Pour lui donner vie on serait bien sûr prêt à tout, même à inscrire sur son front le nom de Vérité, mais aussitôt ressurgit la méfiance envers le vieux Golem : le personnage ne va-t-il pas se retourner contre soi ?
Et surtout, Vérité, ce nom de Vérité, comment le tracer ?
On cherche, parfois, dans la sincérité de ce que l’on ressent.
On cherche aussi dans la véracité de faits vécus.
Ou bien encore, dans le monde tel qu’il va.
Toute cette matière peut bien faire écriture, et c’est ainsi, à tâtons, que s’écrivent les fictions.
Pour nourrir son personnage de fiction, on peut aussi avoir recours aux écritures déjà là, celles qui ne sont pas fictionnelles, celles qui revendiquent justement leur statut de vérité :
statistiques, enquêtes, rapports publics, résultats de sondage, diagrammes comportementaux, enregistrements divers, etc. Car toutes ces écritures publiques nous écrivent tous, en permanence, nous
décrivent, avec cette objectivité imparable du chiffre.
N’est-ce pas la vérité ?
Nous relevons chacun de notre catégorie socio-professionnelle, de notre tranche d’âge, de notre lieu de résidence, de nos antécédents familiaux, et décrire précisément ces items pourraient suffire à prévoir notre trajectoire de vie. Ainsi, une fiction qui partirait de cela serait une balistique imparable.
Sauf que, bien entendu, en temps qu’êtres vivants et sentant, nous ne voulons pas, nous ne nous résignons pas à être les petits golems des écritures publiques. Nous pensons, et nous avons raison, qu’en nous quelque chose échappe à ces catégorisations inscrites sur nos fronts.
Nous pensons que nous avons un cœur.
Nous pensons que ce cœur est irréductible à toute description objective et utilitaire. Pour l’approcher, le connaître, nous préférons nous en remettre, et nous avons raison, à d’autres formes d’écriture.
Aussi l’auteur se doit d’apporter à son personnage de fiction ce qu’il revendique pour soi-même : que les lettres du nom de Vérité inscrites sur son front ne s’effacent pas si facilement qu’on puisse décider d’un coup de gomme de son destin.
Que d’autres écritures plus secrètes le soutiennent, lui donnent une autre pulsation.
C’est pour ça que l’auteur du personnage de fiction se retrouve obligé de lui donner, disons de lui prêter, son cœur.
Pour lui insuffler cette petite écriture du dedans, involontaire et sourde, régulière sauf quand ça va mal.
Nos sexes sont de verre et d’électricité. Par nuit noire ils nous rapprochent. La pleine lune, on la garde pour la danse et pour la chasse.
Très tôt, nous apprenons par cœur la topographie des zones sensibles que nous appelons entre nous « carte du tendre ». Sur le bout des doigts, très tôt, nous savons la nuque et le creux sur la route de l’épaule, très tôt nous savons le pli de l’aine et la naissance des fesses, les lobes et les dents, le frein et les nymphes, nous savons aussi où se logent les corpuscules de Krause, les points exquis… i tutti quanti. Nous sommes de bons élèves, appliqués et concentrés, le sexe est à l’unanimité notre matière préférée. Incollables sur le sujet, clitoris-vagin-anus et couronne-scrotum-anus sont nos saintes trinités.
Dès quinze ans, nous nous lançons. Nous essayons, expérimentons, nous tâtonnons, tâtons, tétons, petons, jetons, nous jouons, quitte ou double, le risque est de mise, nous jouons avec le cœur qui palpite au bout des doigts, nous sommes si jeunes alors, si timides et passionnés.
Plus tard, nous oublions nos leçons, nous rions les jambes en l’air, beaucoup plus, nous doublons la mise : le sérieux n’est plus de mise.
Nous pleurons dans le plaisir.
Le Journal du BL
Les Thélèmes… moi aussi je sais, rapport à Rabelais – notre bibliothèque tient sur nos paumes – et à l’abbaye de Thélème, à
sa règle qui se limite à cette clause « Fais ce que voudras », mais attention Mesdames et Messieurs, Rabelais dit, et il est très clair là-dessus, que l’adage ne peut s’appliquer qu’à
des gens « libres, bien nés, bien instruits », d’où l’importance de l’éducation ici, chaque thélémite signe même une charte, dès l’âge de 15 ans […] de mémoire quelques passages, ça
commence ainsi « Thélémite de cœur et de raison, je m’engage 1) à ne terroriser sous aucun prétexte les enfants avec des histoires d’un autre temps. Et tant pis s’ils ne finissent pas leur
soupe. Aucune manipulation, nous promettons […] ne céder, et à ne susciter moi-même aucune compétition, lit des orgueils et jalousies. 3) à répondre à toutes les questions qui me sont posées, de
mon mieux, à répondre à tous, aux jeunes comme aux vieux. 4) à initier les enfants au plaisir des jeux (jeux que nous connaissons bien et pratiquons tous sur les Thélèmes, danse, écriture,
confection d’objets strictement inutiles, chant… je me permets de préciser, sinon c’est difficile à comprendre, pour quelqu’un qui n’a pas été initié… à noter que les sociétés archaïques
réservent curieusement ces jeux à une petite caste, ceux qu’ils nomment les « artistes », craints, méprisés, admirés, incompris, difficile d’y voir clair, certains font même l’objet
d’un culte, semble-t-il, ils sont pleurés et adulés, les kaïques ne cessent de nous étonner par les rites barbares qui nous sont rapportés), à savoir les activités les plus variées et les plus
aptes à développer chez chacun d’eux une connaissance intime des passions, ce qui sensément devrait leur permettre (à moins qu’ils ne soient complètement abrutis de naissance, ce qui est rarement
le cas, je tiens à le souligner, les anciennes frontières étant progressivement devenues des lieux ouverts où les populations, brassées, se renouvellent constamment, se reproduisent joyeusement
et fructifient en faisant montre d’une étonnante vitalité) de les tenir à la bonne distance : pas trop prêt – risque d’être étouffé – mais pas trop loin non plus – risque d’étouffer les
passions susnommées (paraît que dans les sociétés archaïques, les gens lèvent les bras au ciel à l’écoute de ce programme et prononcent ensuite en chœur, d’une voix forte et assurée, quoique très
légèrement exaspérée, le mot « Utopie » pour se protéger sans doute de la tentation et ainsi repousser le mal). Bon, je me souviens pas de tout mais ça vous donne une […]
Le journal du BL
photo : stéphane gantelet
On se tient côte à côte sur ces frontières, aujourd’hui délaissées, depuis qu’ils se sont repliés dans les terres, dans leur papier de soie, là-bas, au-delà des hauts cantons, abandonnant des
territoires qu’ils jugeaient trop risqués.
Nous sommes restés. Ils nous ont dit : vous êtes des rigolos ! Je parle ici des ancêtres de ceux qu’on appelle aujourd’hui les Kaïques, les continuateurs des sociétés archaïques […] qu’ils ne peuvent pas comprendre. Faut dire qu’ils ne font pas de gros efforts, pour comprendre.
Nous sommes restés. […] Nous sommes. Nous sommes restés pour les vents qui balayent, nettoient, leurs langues sont rapides et râpeuses. Nous sommes restés. Il y a longtemps.
Nos paumes sont des muscles courts et puissants.
Le journal du brise-lames