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  • : juliette mézenc

Texte Libre

Texte Libre

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Mardi 30 juin 2009

je travaille en ce moment sur un rêve de Mathilde : Ulysse et Calypso y jouent les guest stars. Pas la première fois que le brise-lames me ramène à l’antiquité Grecque, aux mythes qui ont été déterminants dans l’enfance et que j’ai retrouvés plus tard à la fac. Mais là, expérience curieuse : j’ai cherché récemment un passage précis de l’Odyssée, une scène d’amour entre Ulysse et Calypso. J’en gardais un souvenir émerveillé et flou. Je me souviens des passages de livres qui m’ont marquée (jamais de l’histoire, à peine des personnages) comme je me souviens des odeurs : traces vagues et tenaces. Et bien, ce passage n’existe pas, j’ai fouillé l’Odyssée, rien trouvé. Juste ces lignes : « Comme Ulysse parlait, le soleil se coucha, le crépuscule vint : sous la voûte, au profond de la grotte, ils rentrèrent pour rester dans les bras l’un de l’autre à s’aimer », elliptique, fallait s’en douter. Me voilà donc en train d’écrire le passage que je croyais avoir lu, une sorte d’excroissance moderne de l’Odyssée, évidemment ça prend une tout autre tournure, évidemment un sacré trac, me sens petite, pas à la hauteur mais je me lance. En fait j’aime ça, que le projet me dépasse.


 
Photo : "sens permis" martine bousquet












 

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Mercredi 24 juin 2009


25 Avril

Mathilde est arrivée ici un soir à bord d’un rafiot. Elle rêvait d’Afrique par-delà la haute mer, elle avait dit au revoir à ses amis. Première escale. Une avarie. Mathilde a plongé la tête dans la cale à la recherche du moteur. Trouvé ? Rien ne l’indiquait. Quand elle a relevé la tête, elle a regardé longuement autour d’elle. Plus tard, elle a parcouru mes longueurs, elle a respiré très fort, elle a scruté mes profondeurs, mes cavités suintantes derrière les barreaux, elle a froncé les sourcils. Elle est restée.

Elle aussi elle dit : ici, on est déjà de l’autre côté. Elle a franchi la rade intérieure et ce qu’elle cherchait elle dit qu’elle l’a trouvé. Elle dit que ce n’est pas la peine d’aller plus loin. Elle me parle. Pas comme on parle à un humain, non. C’est entre elle et moi, une langue qu’elle a dû inventer. Et souvent je la comprends.

Mathilde se nourrit de sel et de rats. Jamais de fruits de mer, allergie je crois. Elle dit que les rats : les gens sont plein de préjugés, qu’il suffit de les accommoder. La journée, elle choisit les algues avec soin qui accompagneront son festin, elle dit. La nuit, elle cale son dos contre mon mortier : la mer l’a creusé et l’a même par endroits adouci en banquettes. Quand il commence à faire chaud, ses rêves avec la sueur franchissent la barrière de sa peau. Ma structure moléculaire en est modifiée.

 

                                                                                                                  Extrait du Journal du brise-lames

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Jeudi 18 juin 2009
très heureuse de vous annoncer la publication chez Publie.net de Sujets Sensibles que vous trouverez ici.
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Jeudi 4 juin 2009

je ne me doutais pas qu'un travail de correction pouvait être aussi passionnant, fastidieux certes mais pas que. Il faut dire que j'ai eu la chance d'être lue (pour publie.net) par Agnès Castellet, correctrice pointilleuse, attentive à tous les petits écarts de langue, me demandant à chaque fois si je souhaitais maintenir ou pas. Ce qui m'a amenée souvent à verbaliser des intuitions. Et grâce à son aide, j'ai aussi trouvé un titre (enfin !) : Une autre idée : "Sujets sensibles : attention chantier", pour reprendre la sensation très juste qui sourd de cette phrase : "Mes flancs en mai 1995 sont encore loin de s’être refermés. Et sur mon dos un écriteau : Attention chantier ! Ici, on reconstruit sa maison". Cela ajouterait, je pense, une dimension au titre et engloberait mieux ce dont il est question dans l'ensemble de votre texte.


Merci Agnès, pour ce travail et le dialogue qu'il a provoqué. 
Extraits du manuscrit en correction :
Ils me la prendront pas cette terre, pas possible, plus possible, elle est moi à moi je maintiens « elle est moi » cette frontière entre le champ et le cœur du bois

Une femme passe, très belle, cheveux courts et gris, presque blancs. Longtemps qu’elle travaille dans cette médiathèque.

Une femme passe, ses cheveux coupés courts sont presque blancs.

[2 versions d’une même phrase ? N’en garder qu’une seule ?] je garde les deux versions, ce qui contribue à troubler la vision, à la flouter, un peu comme dans les rêves lorsqu’on les repasse au réveil

  

Je veux faire médecine parce que pour moi ça a l’air simple, il faut juste apprendre en fait, apprendre et appliquer, il faut pas inventer des choses par soi-même, de toute façon y a pas grand-chose à faire, quand je travaille je perds pas mon temps et je sais que plus tard, j’ai mon avenir assuré. Si je travaille j’ai plus de chance de réussir que d’échouer,


ça va pas tomber du ciel. [
garder le saut à la ligne ?] oui je garde le saut de ligne, le « ça va pas tomber du ciel » se détache, tombe du paragraphe, j’aime cette expression et elle est très juste ici

J’ai tendance à me la raconter en dansant, il se la raconte, tu te la racontes, je me la raconte : on dirait que je grimperai grimperais je garde le futur pour plus d’actualisation d’autant plus que je passe ensuite au présent en flèche 















 

 

 
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Lundi 18 mai 2009

Brise lames #2
Stéphane Gantelet 


7 Avril

Au bord de la ville, je suis une figure qui s’étire. A mes débuts – 1673 - j’étais hébergé dans le cerveau de l’ingénieux La Feuille. Mais de la conception à la réalisation, il y a des pas de fourmis de géants de travers en arrière, je vais pas tout vous refaire, sachez qu’après avoir transité par Niquet, l’ingénieur Gaschon enfin a concrétisé : le 21 mai 1821, première pierre, façon de parler, au début on n’a rien vu. A la sortie de l’eau : un arc de cercle assorti de deux musoirs circulaires de 30 mètres de diamètre, à 6 canons chacun, et protégés par un mur haut de 6 mètres. Elégance, efficacité. En 1882, deux ingénieurs lancent deux épis, chacun le leur, à l’Est et surtout à l’ouest, le plus long, l’épi Dellon : 850 mètres au départ, 1050 mètres à l’arrivée après le prolongement de 1978. Au final : 2 KM 500. Pas mal. Je suis une figure qui s’étire sous un ciel qui en rajoute. Toujours plus grand. Mais chacun sait, c’est le port que je suis, de près. Je suis sa toise, adaptable et précise.


Extrait du Journal du brise-lames

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Jeudi 14 mai 2009

21 Avril

 

Je suis une structure qui se renouvelle constamment. Autour d’une épine dorsale en pierre, brique et béton, des éléments plus libres s’organisent : blocs et tétrapodes. Sur chaque bloc quatre poignées de fer. Leur fonction : faciliter le transport. Le sel et le temps les font éclater en écorces qui s’écartent et finissent par tomber. Les hommes diraient : on croirait du bois pétrifié. Sur chaque bloc quatre poignées de fer.

Les vagues aux mèches blanches médusent ma raison et je voudrais sombrer, m’abandonner à mon propre poids de grand corps pétrifié. Mais les hommes me repêchent constamment. Ils disent qu’ils ne peuvent se passer de moi. Ils m’offrent désormais des formes, les tétrapodes, complexes et dociles en apparence à la mer. Pas d’angles droits dressés contre la vague. C’est pour mieux te tromper mon enfant, tu y rouleras sans jamais trouver de prise. Le tétrapode te roulera et tu t’y casseras les dents. Et longtemps encore je serai là malgré moi. 

Sur chaque bloc quatre poignées de fer. Je rêve : se laisser écraser par le ciel, je suis une île dure et sans fleurs, s’enfoncer et couler par le fond, que le bleu du ciel me perde dans le bleu de la mer et ce sera fini, quelle différence. Qu’on n’en reparle plus.

 

 Extrait du Journal du Brise-lames

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Lundi 11 mai 2009

je relis Michaux en ce moment, toujours besoin en parallèle de l'écriture de me plonger dans un langage qui, me semble-t-il, va m'aider à trouver la voix du récit en cours, aujourd'hui le Journal du BL . Chacun de mes textes a ainsi son grand-frère : "Le cri du sablier"  de choé delaume pour "femme côté nord", "les anges mineurs" de volodine pour "poreuse", "c'est quand même pas la guerre" de maryline desbiolles pour "les voix" (faut que je trouve un titre...). Je crois que ça me rassure, ce texte tuteur que je me choisis (alors que si j'y pense, j'aurais plutôt des raisons d'être sacrément inhibée par les textes en question).

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Vendredi 8 mai 2009



4 avril 2009


Les humains diraient qu’il fait beau. Au-dessus de moi, le ciel s’enfonce dans le bleu.

Le vent circule humble dans mes tuyaux. L’air de rien, je respire. Sans ces voies d’air, je le sais, je ne résisterais pas à la pression de la mer. Sans ces voies d’air dans mon béton, je volerais par tempête, un peu comme une mouette. Déportée, chahutée, transbahutée.

De respiration du BL

Photos : john skinner / Son : ThL, avec l'aimable autorisation de raphaël lucas

Le vent souffle dans mes bronches une berceuse, chaque vague propulse l’air du large dans les conduites qui me trouent de part en part, à intervalles réguliers. Leurs diamètres toutefois diffèrent. Je suis un orgue placé entre les eaux sauvages et les eaux sages. Assagir : ma mission, au départ.

Le vent me chante. Je connais la chanson, toujours la même par temps calme. Lancinante. C’est la chanson de la grande lame. Elle me parcourt, elle me frissonne, elle me hante et elle me chantonne. Toujours la même par temps calme. Par gros temps, le vent et l’eau se disputent mes vides. Ils me siphonnent le dedans. Violemment. Pas un temps pour le lancinement.

Le vent



Extrait du Journal du brise-lames 

                                                                                                                                  

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Jeudi 30 avril 2009

Ce que je sais : je partage les eaux. Au sud, la mer grande diffuse et gronde : elle me contamine. La preuve : mon béton qui s’émousse et s’il n’y avait que ça. Je me laisse faire. Au nord, les hommes me récupèrent pour le port, à renfort de béton aux formes toujours plus ingénieuses. Dernière en date : le tétrapode.

Je suis le lieu d’une bataille.


Plan brise lames
envoyé par gantelet



 

Je suis un être hybride à la proue de la ville, issu du croisement entre l’homme, l’industrie lourde et les éléments naturels. Eau, vent, sel. Un peu la terre, j’y ai mes pieds, un peu le feu, j’ai moi aussi vous le croyez mes vacanciers, mouclades et grillades en été.

 

 Extrait du "Journal du brise-lames"

 

 

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Lundi 20 avril 2009

« Les originaux sont les êtres de la Nature première, mais ils ne sont pas séparables du monde ou de la nature seconde, et y exercent leur effet : ils en révèlent le vide, l’imperfection des lois, la médiocrité des créatures particulières, le monde comme mascarade » écrit Deleuze à propos de Bartleby, l’énigmatique et célèbre héros de Melville, un copiste qui oppose un  « J’aimerais mieux pas » aussi doux qu’obstiné à son patron désarçonné. Comment ne pas penser en lisant ces lignes à un être qui sillonne les rues de Sète depuis toujours, un homme attachant, insaisissable, opaque, que chacun reconnaît à défaut de connaître ? Un fou roulant (mais aussi chantant mais aussi dansant) avec drapeau qui avait, après un accident, abandonné son vélo… mais n’en défrayait pas moins la chronique.

 Qui n’a jamais vu La Plume ? Drapeau au vent dans le prolongement de son corps, léger ? Qui n’a jamais vu La Plume parcourir la ville, de la peinture blanche aux pieds ? Qui n'a jamais vu La Plume laver ces mêmes pieds avec le rosé délaissé sur les tables des restaurants ? En jupe écossaise ?  En robe rouge et guirlande de noël au cou ? Qui n’a jamais vu La Plume faire la circulation à sa façon sur le pont de la Savonnerie ? 

"Il est culte » dit Clémence sur Facebook où des lycéens ont créé le groupe « La Plume ou les pieds pourris ». Les commentaires y pleuvent dans lesquels transparaissent l’affection et l’estime que les jeunes sétois portent à cette figure de leur ville.

Nous avons rendu récemment visite à La Plume à l’hôpital de Sète. Nous l'avons trouvé calme et un peu triste. Il nous a confié qu'il préfèrerait bien sûr retourner dans nos rues, qu'il s'ennuyait aussi. Pour les sétois qui lisent ses lignes, sachez qu'il serait ravi de recevoir des visites... Il devrait rester à l'hôpital encore trois semaines environ.

En attendant, nous sommes tristes et orphelins. Les irréductibles comme lui sont rares. Nous avons besoin de lui, lui qui ne peut être réduit, lui qui ne peut être entamé, lui dont on ne peut venir à bout . Lui qui résiste à toute assimilation, classification, compréhension. Il nous donne de l’air.

Sète est en crise car La Plume manque à Sète.

 

Publié dans : comme en concret
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